Surdoués mais vulnérables: le mal-être des adultes « zèbres »

Publié le vendredi 12 février 2016 à 09:35//http://www.wort.lu/fr

Hypersensibles, leur cerveau est un bolide et leur QI frôle les sommets. Un atout mais aussi une souffrance pour certains « zèbres », des adultes à haut potentiel intellectuel qui, à l’instar d’enfants surdoués, pâtissent de leur différence et d’un sentiment de décalage avec la société.

Des parcours chaotiques

« J’en peux plus de voir autour de moi des dizaines de personnes qui sont testées zèbres et qui se retrouvent à 30 ans, 40 ans, 50 ans, au Smic, dans des parcours professionnels où ils n’avancent pas », insiste cet architecte, qui a découvert sa douance (surefficience intellectuelle, ndlr) sur le tard et à qui on a souvent conseillé, dans sa jeunesse, de laisser tomber les études après quatre redoublements.
Des parcours chaotiques évoqués aussi lors d’un récent colloque à Vitré (Ille-et-Vilaine), où une psychologue intervenant auprès de chômeurs en difficulté confiait repérer parmi eux « pas mal de zèbres, pas la majorité, mais beaucoup ». « Et ils tombent de l’arbre quand je leur en parle! », poursuivait-elle.
Et pour cause, car le profil des adultes surdoués ne colle pas vraiment avec le mythe du génie, brillant et sans soucis.

Connexions ultra-rapides

Dotés d’un quotient intellectuel très élevé, d’au moins 130 quand la moyenne est de 100, les adultes surdoués possèdent surtout, dès la naissance, un fonctionnement cérébral atypique.
Une manière de penser réunissant à la fois des caractéristiques intellectuelles et psychoaffectives, explique Jeanne Siaud-Facchin, psychologue clinicienne spécialiste des surdoués, à l’origine de la création de Zebr’adultes.
Autrement dit, leur grande puissance intellectuelle, due à des connexions neuronales ultra-rapides, est indissociable d’une grande sensibilité, source de vulnérabilité, qui les conduit parfois à vivre une broutille comme un « cataclysme ».

Une sensation d’isolement et de décalage

Cette mécanique particulière – attestée par les neurosciences et qui explique aussi leur pensée « en arborescence », très foisonnante mais difficile à faire partager – « peut donner énormément de force, des leaders incroyables capables de mobiliser les autres et, en même temps, crée souvent une sensation de solitude, d’isolement, de décalage », précise la psychologue.
Un mal-être qui va « de la personne qui se sent toujours un peu angoissée, déprimée, jusqu’à des dépressions sévères, des hospitalisations pour des tentatives de suicide, des burn-out, des troubles anxieux généralisés majeurs, une incapacité à s’insérer dans le milieu professionnel », témoigne Jeanne Siaud-Facchin.

« On épuise tout le monde, on se met en marge »

« Le monde du travail est souvent très difficile » pour les adultes surdoués, reconnaît Muriel Lussignol, présidente de Zebr’adultes, créée en janvier dernier et qui regroupe plus d’une centaine d’adhérents, de « l’étudiant à des mamies de 70-80 ans ».
Ils y « souffrent d’un manque de reconnaissance, ne comprennent pas pourquoi ils sont laissés de côté, pourquoi leurs idées ne sont pas exploitées, pourquoi on ne s’appuie pas sur eux », détaille-t-elle.
Outre l’ennui « parce qu’ils ont dix coups d’avance sur ce qui va se dire » en réunion, ils « peuvent passer pour arrogants quand ils expriment leur pensées », poursuit-elle.
« On a des idées atypiques, c’est probablement la force des zèbres mais, au bout d’un moment, on épuise tout le monde, on se met en marge », raconte Bruno Choux, en soulignant également « le manque de confiance en soi chronique ».

Le syndrome de l’imposteur

Et c’est sans compter sur le syndrome de l’imposteur, très fréquent et parfois paralysant chez les adultes surdoués.
« L’alchimie subtile entre une lucidité aiguisée et une sensibilité exacerbée fait que le surdoué doute toujours: il y a une autocritique qui se met en place en permanence, l’impression qu’on n’est pas à sa place et que les autres vont se rendre compte qu’on est beaucoup plus nul » que ce qu’ils pensent, analyse Jeanne Siaud-Facchin.
« Un truc de fou! », confirme Benjamin Tardif, 31 ans, chef d’entreprise et président de l’association de surdoués Mensa France, en se remémorant son début de carrière, dans une société de jeux vidéo: « je me disais toujours: il faut que je m’en aille, ils vont se rendre compte que je suis mauvais », témoigne-t-il. Une fois parti, il sera remplacé par… trois personnes.

Des parents qui se reconnaissent et qui s’effondrent

Un syndrome qu’il parviendra à surmonter notamment grâce au repérage de sa douance à 23 ans, après une première dépression à 6 ans. « Ça a été un boost, je me suis dit que j’avais moins de chances d’échouer qu’un autre donc que je pouvais aller encore plus loin », se félicite-t-il, en précisant ne jamais s’être « senti au-dessus des autres, juste différent ».
Le diagnostic, « parfois douloureux » pour Muriel Lussignol, « est une façon de restituer son histoire, en se réconciliant avec soi-même », estime de son côté Jeanne Siaud-Facchin. Elle s’est notamment intéressée aux adultes à haut potentiel en voyant des parents, venus consulter pour les difficultés scolaires ou comportementales de leur enfant, « s’effondrer » à l’annonce de la douance de celui-ci, se reconnaissant finalement dans son parcours.
« Il y a de plus en plus de choses mises en place pour les enfants surdoués (…) mais pour les adultes, je trouve qu’on est encore très loin du compte », regrette Muriel Lussignol, dont l’association veut alerter les pouvoirs publics sur ce « gâchis énorme de potentiels en France ».

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Surdoués, douance, précocité : 8 idées reçues

On les croit sûrs d’eux, forcément heureux, supérieurs… Pourtant la réalité des adultes surdoués est toute autre. En cause ? Une incompréhension et surtout, une méconnaissance de ces personnes différentes, hors normes. Le point, avec Monique de Kermadec, psychanalyste et spécialiste des surdoués, sur huit fausses croyances.     Margaux Rambert

Etre surdoué, c’est avoir un QI supérieur à 130

La réponse de Monique de Kermadec : « En France, on considère effectivement qu’une personne est surdouée si elle a un QI supérieur à 130. Mais une danseuse étoile à l’opéra, un champion de natation ou encore un vendeur exceptionnel ont par exemple un talent qui les sort nettement de la norme. Est-ce que ces personnes ne méritent pas, elles aussi, d’être appelées surdouées ? La douance ne concerne pas que l’intelligence cognitive, mais aussi les intelligences relationnelles et émotionnelles. Une personne surdouée porte un regard spécial sur le monde. Elle possède une manière particulière de le décoder, d’entrer en relation avec lui. »

La douance disparaît avec l’âge

La réponse de Monique de Kermadec : « C’est faux. La douance ne diminue pas avec l’âge, pas plus qu’elle n’apparaitrait subitement à l’âge adulte. La précocité d’une personne est congénitale. Autre point fondamental : on en parle toujours comme de quelque chose de statique. Mais en réalité, la douance prend des formes et des tonalités différentes en fonction des âges de la vie. C’est un processus, quelque chose qui évolue. On ne va pas vivre de la manière ses dons quand on a 10, 20, 40, ou 60 ans. »

Les personnes surdouées sont heureuses

Etre surdoué : un atout ou une faiblesse ? Un grand nombre d’adultes surdoués souffrent de leurs aptitudes pourtant exceptionnelles, qu’ils vivent parfois même comme un handicap. Les explications de Monique de Kermadec (…).

Laréponse de Monique de Kermadec : « Enréalité, beaucoup souffrent deleur différence, mal vécue ou mal comprise parleur entourage, et sesententmarginalisées.Certainessontvictimes de discriminations. Etnombre d’entreelleséprouvent unmanque deconfiance enelles,sont en situation d’échec social, sentimental, ouprofessionnel, et ont du mal à s’intégrer dans lasociété ».Les personnes surdouées se sentent supérieures

La réponse de Monique de Kermadec : « On croit souvent que les personnes surdouées ont une grande confiance en elles et se sentent supérieures aux autres. C’est totalement faux. Je n’ai jamais vu des personnes douter autant d’elles-mêmes : elles sont les premières à percevoir leurs limites et sont toujours à la recherche de mieux faire. Elles voient toujours ce qui manque, la faille. Leur perfectionnisme n’est d’ailleurs pas toujours supporté par leur entourage, qui les juge critiques, voire pessimistes. »

Les personnes surdouées sont admirées et se font facilement des amis

La réponse de Monique de Kermadec :« Certains surdoués sont admirés, mais je ne suis pas sûre que l’admiration aide nécessairement à se faire des amis. Elle suppose toujours une part d’envie, de jalousie. Par contre, il est vrai que les adultes surdoués issus de familles qui ont encouragé leurs intelligences émotionnelle et relationnelle savent se faire des amis, sont charismatiques, deviennent des leaders. Mais beaucoup d’autres ont du mal à entrer en relation avec les autres, avec le monde extérieur. »

Les personnes surdouées sont toujours motivées

La réponse de Monique de Kermadec : « Pour un sujet ou une cause qui leur tient à coeur, il n’y a pas plus motivé qu’elles. Ce sont des gens qui ont une incroyable capacité à se passionner : ils ne comptent plus leur force, leur énergie. Ils deviennent alors corvéables et disponibles à 100%. En revanche, si un sujet ne les intéresse pas, ils ont beaucoup de mal à s’y mettre. Leur motivation n’est pas universelle, mais ciblée. »

Les personnes surdouées savent résoudre tous leurs problèmes

La réponse de Monique de Kermadec : « Les surdoués ont une pensée rapide, des aptitudes de raisonnement, qui vont les amener à trouver rapidement une solution originale. Mais attention, ce n’est pas parce qu’on est intelligent, que l’on va pouvoir tout résoudre, y compris ses problèmes relationnels. »

Les personnes surdouées sont instables

La réponse de Monique de Kermadec : « Les surdoués sont parfois vues comme des personnes instables, touche-à-tout. En réalité, c’est qu’une fois qu’elles ont résolu un problème, elles ont envie d’en aborder un autre. Une fois qu’elles ont passé plusieurs mois sur un poste, l’appétit se perd par exemple. Et naît une envie d’autre chose. Elles ont un besoin de nouveauté. La répétition au quotidien est quelque chose qui leur est particulièrement difficile.

 

Ce qui nous interdit de penser

Publication: 20/04/2014 08h25

Les « surdoués » sont de drôles de bestioles. Ils ne résolvent pas nécessairement plus vite les équations du second degré (parfois même bien plus lentement), et, à côté de leurs performances intellectuelles, ils présentent de curieuses caractéristiques: rapport difficile à l’autorité, « hypersensibilité », faible résistance à l’ennui, etc. Ces traits ont été depuis longtemps repérés, jamais vraiment expliqués. Et, surtout l’un d’eux a été complètement omis de la réflexion, celui qui, justement, fait de l’intelligence une notion éminemment politique: l’hébétude face au monde.

Contrairement à ce qu’on pourrait supposer, le mécanisme logique que mettent en œuvre les « surdoués » (quel terme catastrophique!) ne demande aucune structure cérébrale particulière, il est souvent très simple. Ce qui les place devant le vertige suivant: pourquoi sont-ils les seuls à emprunter ce chemin? C’est en ce point que la perspective s’inverse. Qu’est-ce donc qui inhibe ainsi l’intelligence, pour la plupart des individus, et dans la plupart des contextes? Qu’est-ce qui se passe, dans ces réunions de travail, dans ces polémiques et ces débats qui semblent pouvoir durer infiniment sans que jamais ne soit abordée la question qui permettrait de commencer à avancer?

C’est que la pensée humaine possède toujours des angles morts. Réfléchir à un problème, pour un scientifique dans un laboratoire comme pour un cuisinier devant ses casseroles, c’est toujours d’abord restreindre le champ du questionnement, à l’aide d’hypothèses de départ, sous peine de se noyer (pensez à tous les usages qu’on peut faire d’un œuf, si vraiment on ne s’interdit rien). C’est ce qui permet de chercher une solution, c’est aussi en général ce qui empêche radicalement qu’on la trouve. Parce que souvent, dans ces hypothèses de départ, se loge une contradiction qui nous condamne à l’impasse.

Une machine rationnelle, avec une immense capacité de calcul, se contenterait de faire varier les hypothèses de départ jusqu’à trouver les bonnes. Mais nous ne sommes pas des machines rationnelles. Pas seulement parce que nos capacités de calcul sont moindres; aussi et surtout parce que nous n’avons pas toujours la liberté d’interroger les hypothèses de départ. Il est ici question d’un rapport de l’individu à son angoisse, dans cette espèce étrange que l’évolution a dotée d’une faculté d’abstraction et de tout ce qui va avec: conscience de notre mort à venir, du temps qui passe, de l’absurdité des choses. Quand une des hypothèses de départ de la réflexion est un fondement pour le sujet, un pilier qui l’empêche de s’effondrer psychologiquement, elle en devient absolue et impossible à questionner. Pour la majorité dite « normale », c’est la loi, l’ensemble des normes qui régissent telle ou telle pratique, qui leur permettent de considérer que leur vie a un sens, que leurs efforts ne sont pas vains.

Ceux qu’on appelle « surdoués », ce sont ceux qui ne parviennent pas à s’adosser à ces normes implicites, et qui ont besoin de constamment s’y confronter. Quand face à eux tout un groupe, une institution, une société, fonde son discours sur un interdit de pensée, alors qu’ils constatent que c’est là qu’il faudrait se diriger pour avancer, ils peuvent se retrouver dans ce que je nommais l’hébétude: « Est-ce le monde qui est fou? Est-ce moi? »

Les deux sans doute, et d’une folie distincte. Poser cela, ce n’est pas tout niveler, c’est seulement refuser l’idée qu’il pourrait y avoir une juste position universelle pour un être humain, une possibilité de tenir debout grâce à un discours sur soi, la vie et les autres qui échappe entièrement à la contradiction et aux tabous. Mais pour autant, toutes les folies ne s’équivalent pas, ni par rapport aux possibilités de bonheur qu’elles nous offrent, ni par rapport aux possibilités de réflexion qu’elles permettent de déployer.

Celle de notre époque est, pour la pensée, assez délétère. Le fantasme du moment, c’est l’impuissance, à l’échelle collective comme à l’échelle individuelle. Le fiasco objectif des sociétés prétendument communistes sert d’argument pour éviter d’interroger trop avant celui, tout aussi objectif, des sociétés prétendument libérales. Prétendument, car aucune ne l’est. Le libéralisme, celui qui fixait un certain nombre de conditions pour que le marché, c’est-à-dire le lieu où chacun aurait librement contracté avec chacun, puisse par sa main invisible assurer le progrès général de la société vers une égalité et un épanouissement de chacun, est mort-né dès le début du XIXe siècle. D’idéal politique, il est devenu, depuis qu’on a aperçu que les conditions fixées par Adam Smith étaient incompatibles avec la concentration des capitaux propre à l’ère industrielle, un simple paravent idéologique pour justifier la marche en avant d’une machine économique erratique, dont personne n’est plus capable de montrer comment elle devrait mécaniquement déboucher sur la société harmonieuse et sans guerre que les vrais libéraux appelaient de leurs vœux.

Au contraire, ceux qui se prétendent libéraux aujourd’hui sont incapables de penser la concurrence sur un autre modèle, précisément, que la guerre, ce qui est peut-être intrinsèque à l’économie de marché, mais qui est en contradiction flagrante avec ce qu’elle était censée permettre. Entre autres, la démocratie. Ce terme, lui aussi, est devenu une incantation vaine. La métaphore générale du pouvoir politique aujourd’hui, c’est celle du navire pris dans la tempête auquel il faudrait un capitaine. Les éléments qui menacent de nous engloutir, ce sont les concurrents: le plombier polonais, l’ouvrier chinois, les blocs américains ou asiatiques. Mais si la logique du pouvoir est forcément celle d’une guerre à conduire, où est la place d’une souveraineté du peuple? A-t-on jamais vu un bateau proche du naufrage, un régiment soutenant un siège, où on soumettrait paisiblement chaque décision au suffrage universel? Là où il n’y a pas de droit à l’erreur, il n’y a pas non plus de place à la décision collective. La démocratie devient alors seulement synonyme du droit de chacun à exprimer son mécontentement. C’est à la fois précieux, et une misère.

Mais plus les contradictions deviennent flagrantes, plus l’impasse est évidente, plus elle est occultée de la réflexion, et plus il devient nécessaire de répéter à satiété que l’URSS a clos définitivement le débat sur une possible sortie de l’économie de marché, ce qui rend du coup les fondements de cette dernière ininterrogeables, et nous condamne tous à contempler, médusés, la course folle d’un vaisseau sans pilote, en espérant qu’il nous mènera à bon port. La gauche notamment est en train d’y sombrer corps et biens.

Il en va de même de la plupart des débats de société. Ils sont souvent bêtes, non pas parce que ceux qui les mènent sont dénués de moyens intellectuels – au contraire, ils contiennent, localement, nombre d’argumentations très fines – mais parce que la discussion se construit sur des impensés. Prenons la polémique sur l’école, qui oppose les nostalgiques d’une époque révolue aux chantres des « sciences de l’éducation ». Il est intéressant de constater que les discours les plus pertinents sont souvent ceux qui pointent les faiblesses des positions adverses. Car, au fond, elle se mène sur un même terrain: l’idée qu’il faudrait trouver les outils adéquats pour que l’école remplisse sa mission.

Certains pensent qu’il suffit de revenir aux outils d’antan (le par cœur), d’autres cherchent les outils de demain (l’interactivité, le caractère ludique), mais deux interrogations sont soigneusement occultées. La première concerne les enjeux de désirs qui sous-tendent toute activité cognitive. L’autre concerne la mission ou plutôt les missions de l’école (et leurs contradictions). Plonger dans ces questionnements, c’est embrasser aussitôt une complexité qui effraie, mais, surtout, c’est remettre en cause nos croyances les plus fondamentales à propos de l’éducation.

Parallèlement, et avec les mêmes impasses, la discussion sur la crise de l’autorité, notamment au sein de la cellule familiale. Là encore, à cette époque où le vocabulaire de la gestion a tout envahi (il faudrait gérer notre vie affective, nos émotions, nos culpabilités et nos positions parentales), on cherche les bons outils de management et de communication: la gifle, le dialogue? Ce faisant, on contourne l’enjeu essentiel: le basculement sociologique considérable qui s’est produit en quelques générations. Il y a eu une époque où la question: « pourquoi faisons-nous des enfants? » trouvait une réponse dans la loi qui prescrivait à toute femme de devenir une mère et à tout homme de transmettre le nom, le métier, la fonction sociale. Désormais, et depuis seulement deux générations, nous choisissons, individuellement, d’en avoir ou pas. Quand nous décidons d’en avoir, pourquoi le décidons-nous, qu’en est-il de ce désir d’enfant? Comme précédemment, c’est là qu’on plonge dans une interrogation qu’on ne circonscrira jamais et qui ne sera jamais inoffensive. Mais à la contourner, on condamne la réflexion sur l’autorité à un verbiage stérile.

On pourrait multiplier les exemples à l’infini. Dans tous les cas, on rencontrera le même phénomène: plus l’angoisse menace, plus on s’accroche à nos croyances et à nos mythes avec l’énergie du désespoir. Il y a certes des bénéfices secondaires à ce fantasme d’impuissance: il est déculpabilisant, et il permet de s’abandonner à la dépression larvée qui est le signe du moment. Il justifie les petites compromissions du quotidien et si tout le monde le relaie, il devient la garantie d’un sens: la renonciation à toutes les illusions du passé serait la preuve de notre maturité post-moderne. Elle est surtout la cause de notre immense bêtise.

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La dure vie des surdoués

Que deviennent, une fois adultes, les enfants surdoués ? Des adultes surdoués ? Là est la question. Les particularités des jeunes sujets dotés d’un QI élevé et d’un raisonnement différent de leurs semblables sont désormais un sujet acceptable socialement. Il a fallu du temps, mais les neurosciences, notamment l’imagerie médicale, montrent que le cerveau de ces enfants ne fonctionne pas selon le même mode que les autres. En revanche, jamais il n’est question de leur destin d’hommes et de femmes. Sont-ils toujours ces êtres à part, dotés d’une curiosité insatiable, d’un questionnement métaphysique obsédant, d’une hypersensibilité parfois invalidante, d’un mode de pensée arborescent qui fonctionne comme un turbo de l’intelligence ?

Pour la première fois, une clinicienne spécialiste des surdoués, Jeanne Siaud-Facchin, s’intéresse non plus aux « zèbres », comme elle appelle ses petits patients, mais aux grands. Cet intérêt est né de ses consultations à Marseille et à Paris (1). Tandis que la psychologue décrit le fonctionnement de son enfant à l’un de ses parents, celui-ci a l’impression que l’on parle de lui, de son enfance, de ses difficultés passées ou présentes. Ce trouble a saisi Delphine, qui a consulté pour sa fille aînée en 2006. « A 3 ans, elle avait un caractère très marqué, faisait des crises tout en étant très réceptive à tout ce qui l’entourait, se souvient cette ingénieure trentenaire. En fait, depuis sa naissance, j’avais le sentiment troublant de me retrouver en elle, d’être enfin face à quelqu’un dont je comprenais le fonctionnement. Et lorsque j’ai consulté, j’ai eu le sentiment que quelqu’un décrivait ma vie passée. » C’est ainsi : le « surdon » comporte une part génétique indiscutable. Et il concerne 2 % de la population, soit en France un peu plus de 1 million de personnes.

Indices

Avec l’expérience, Jeanne Siaud-Facchin a appris à reconnaître les surdoués à quelques signaux qu’ils émettent, souvent involontairement. La lecture de « Métaphysique des tubes », d’Amélie Nothomb, où il est question du premier âge de la romancière, du regard perçant, décalé et producteur de malentendus qu’elle jette sur le monde, ne lui a laissé aucun doute sur le fonctionnement cérébral de l’auteur. Plus récemment, le livre que la dramaturge Yasmina Reza a consacré à Nicolas Sarkozy l’a fascinée. Surdoué, le président ? « J’avais l’impression de lire la description d’un cas clinique, raconte Jeanne Siaud-Facchin.Presque tous les indicateurs que nous retenons s’y trouvaient : le fait de faire dix choses à la fois avec la conviction extrême que l’on agit au mieux, l’absence d’anticipation de la réaction de l’autre, en décalage avec l’intelligence, l’accélération des idées, l’impatience difficile à contenir, la profonde dépendance affective, l’angoisse de rester seul, de s’ennuyer, la vulnérabilité psychologique et la volonté sincère, et vaine en même temps, de vouloir sauver le monde. »

Pas besoin, pourtant, d’être surdoué pour être président. Giscard, qui passe pour une incarnation vivante de l’intelligence, « est juste un brillant bosseur, poursuit Jeanne Siaud-Facchin. J’aimerais d’ailleurs réaliser un test collectif à l’X et dans d’autres grandes écoles. Je ne suis pas sûre d’y trouver beaucoup plus de surdoués que dans l’ensemble de la population. Car tous les surdoués ne sont pas des suradaptés, bien au contraire. » D’ailleurs, Jeanne Siaud-Facchin reçoit dans son cabinet plutôt ceux qui vont mal et finissent par lui être adressés au terme d’un parcours parfois très douloureux.

Mal de vivre

C’est le cas d’Alix, charmante étudiante en médecine de 23 ans. Après une première alerte en terminale, où elle ne va plus au lycée qu’à mi-temps car elle supporte mal d’être enfermée dans une salle de cours, cette Avignonnaise passe sans difficulté le barrage très sélectif de la première année de médecine. Puis les ennuis commencent, terribles : « A chaque instant, je risquais de succomber à la panique, raconte-t-elle. Peu à peu, je ne pouvais plus sortir sans mes parents. Je dormais parce que c’était le seul moment où je pouvais me soustraire à mes pensées. » Alix consulte et est traitée pour dépression nerveuse. En désespoir de cause, ses parents se souviennent du centre où le petit frère d’Alix a été diagnostiqué précoce. Ils convainquent leur fille de s’y rendre. « J’y suis allée sans y croire,reconnaît Alix. J’avais vu tellement de médecins qui ne pouvaient rien pour moi. Et puis, j’ai eu comme une lumière. J’ai compris, parce qu’on m’y a aidée, que j’avais craqué après des années de tensions où j’avais essayé de m’adapter à un moule, l’école, qui était très stressant pour moi. »

Comme Alix, beaucoup de surdoués adultes décrivent leur envie, souvent, de prendre congé d’eux-mêmes et de leurs cogitations. Comme Alix, la plupart des filles passent l’enfance et l’adolescence sans encombre. Parce qu’elles fournissent un effort plus important d’adaptation au système scolaire. Et aussi, peut-être, parce que les parents s’inquiétent plus intensément des difficultés scolaires rencontrées par leurs fils que par leurs filles. Les salles d’attente des psys spécialisés dans les enfants dits précoces sont donc remplies de garçons plus que de filles. Mais la proportion s’inverse à l’âge adulte. Certaines n’en peuvent plus d’entrer dans le moule à toute force. D’autres trouvent, à l’occasion d’une consultation pour l’un de leurs enfants, des explications à leurs faiblesses. « Personne ne comprenait, dans mon entourage, que demander mon chemin dans la rue ou sonner chez la voisine soit insupportable pour moi », assure Delphine, si mal à l’aise chez ses beaux-parents, dont elle perçoit l’hostilité pourtant bien cachée, ce qui renforce sa propre agressivité dans une spirale infernale. « L’émotion, chez un surdoué, s’insinue partout, tout le temps, dans les moindres inter-stices, confirme Jeanne Siaud-Facchin. Sa réceptivité émotionnelle est incontrôlable par la raison, car sa puissance déconnecte les circuits cérébraux du contrôle. »

Hypersensibilité

Pascale a 45 ans. Sa sensibilité tactile est telle qu’elle ne supporte pas d’effleurer la peau d’une pêche.« C’est comme si j’avais des capteurs partout, dit-elle. Comme je suis orthophoniste, j’ai appris à lire sur les lèvres. Dans la rue, je ne peux pas m’empêcher de le faire, et je suis submergée. Chez moi, les capacités du surdoué se manifestent par une sorte de prescience. Je suis si réceptive à l’environnement que je peux presque prévoir une collision, un accident. »

Cette réceptivité hors normes se constate dès le plus jeune âge. « Le bébé a un regard scrutateur,remarque Jeanne Siaud-Facchin. L’enfant manifeste une curiosité assortie d’une incapacité à comprendre les consignes implicites. A l’école, il répond souvent à côté de la question posée, car ce qu’on lui demande relève pour lui de l’évidence, et il ne peut s’imaginer que c’est seulement cela que l’on attend de lui. D’où, aussi, les premières déceptions et les difficultés relationnelles, tant il lui est difficile de se retrouver dans le regard des autres. L’adulte, de façon presque dérangeante, donne l’impression qu’il vous évalue, même lorsqu’il adopte un regard absent. En consultation, certains sont arrogants, ont besoin de vous raconter comme des tout-petits combien ils ont accompli de choses formidables alors que le doute pointe dans leur expression. D’autres, au contraire, passent leur temps à s’excuser d’être là, si inintéressants à leurs propres yeux. Tous manifestent une dépendance affective exacerbée. »

Cadre supérieure dans le secteur financier, Isabelle se souvient d’un seul échec scolaire : « Avoir redoublé ma seconde. Personne n’a compris. Rétrospectivement, je crois que j’avais tellement peur de l’échec que j’ai préféré le provoquer moi-même. » Mais ensuite elle n’a jamais failli aux injonctions de son entourage : « Je voulais faire les Beaux-Arts, mais ma mère ne trouvait pas cela sérieux. Je me suis donc orientée vers la finance pour la satisfaire. J’avais tellement peur du regard des autres que je m’y conformais, quitte à jouer des rôles qui ne me correspondaient pas. Je n’ai pris possession de moi-même qu’après avoir passé le test. »

Passer le test ou pas ? Dans le cas des enfants en butte à des difficultés scolaires et/ou relationnelles, cette étape peut être nécessaire pour poser un diagnostic. Pour l’adulte, c’est plus discutable. Beaucoup ont eu besoin de cette validation pour retrouver l’estime de soi. Ils se trouvaient nuls, pas à la hauteur, parfois au bord de la folie. Les voilà confortés : ils sont juste différents et dotés de capacités que les autres n’ont pas. Mais n’y a-t-il pas une part d’infantilisme dans cette démarche, qui ramène à l’idée de performance, de réussite, puisque, pour être considéré comme surdoué, il faut « scorer » à plus de 130 là où l’individu moyen se situe à 100 ? Et que démontre le test, finalement ? « Il n’est pas une mesure de l’intelligence, répond Jeanne Siaud-Facchin. Il vise juste à repérer des mécanismes intellectuels sous-jacents. Par exemple, si l’on demande ce qu’est une île, à la réponse classique : une terre entourée d’eau, le surdoué risque de préférer parler de tectonique des plaques. Il faut le rappeler à l’ordre, lui demander la définition basique pour qu’il la fournisse. Les tests permettent aussi de différencier un surdoué d’un maniaco-dépressif, les symptômes pouvant se révéler assez voisins. »

Mais le surdon continue à faire grincer des dents au pays de l’égalité. Le psychiatre Christophe André, praticien à l’hôpital Sainte-Anne et auteur de nombreux livres à succès sur la recherche du bonheur et l’estime de soi, critique cette notion « qui consiste à mettre en lumière une inégalité très discriminante, puisqu’elle tient aux capacités intellectuelles. Cela me met mal à l’aise. Je trouve que dire, en société, que son enfant est surdoué revient à étaler une supériorité, un peu comme si l’on proclamait : « On a plein de pognon. » » Une objection qui peut se poursuivre dans le domaine éthique. Et si, un jour, on décidait de tester tout le monde, pour décider par exemple de l’orientation de chacun ? Terrible scénario orwellien que Jeanne Siaud-Facchin ne considère pas à la légère : « Seuls les Russes pratiquent des tests systématiques. Mais, heureusement, cela ne marche pas, car l’intelligence est multiforme et la mesurer pour déterminer la contribution de chacun à l’économie d’un pays ne peut pas fonctionner. » Et la psychologue de souligner, avec raison, que beaucoup d’adultes surdoués ne sont pas des challengers, mais plutôt des galériens, passés à côté de leur vie et confinés à des métiers sans rapport avec leur intelligence. Comme par un mauvais tour – égalitaire – du destin.

Comment les repérer ?
Un surdoué est un individu qui : fait dix choses à la fois, convaincu qu’il agit au mieux ; n’anticipe pas la réaction de l’autre ; produit dix idées à la minute ; est impatient ; est dépendant affectivement ; ne sait pas rester seul ; ? a peur de s’ennuyer ; est vulnérable sur le plan psychologique ; veut sauver le monde.

Les Bogdanov : 
Igor se souvient qu’ils ont dialogué dès le berceau, devant la cheminée de leur chambre, dans le château familial de Saint-Lary. Grichka confirme : « Nous avions 6 mois et nous avions inventé un langage des signes rudimentaire pour dialoguer avec nos mains. Puis, vers 1 an, sont arrivés les premiers mots d’un langage cryptique où le son  » cokel « , par exemple, désignait à la fois une pintade et une cuillère. Il est vrai que nous avons été élevés par une grand-mère et une mère vraisemblablement surdouées, qui parlaient respectivement 13 et 6 langues. » A 3 ans, les jumeaux commencent à lire en allemand, puis en anglais et en français. Après un bref passage dans un pensionnat, pour voir à quoi ressemblent les autres, ils obtiennent leur bac à moins de 15 ans. « Ce qui nous a sauvés, poursuit Grichka, c’est que nous étions deux, ce qui a consolidé notre manière d’être et installé une confiance en nous inébranlable. Nous avons ainsi échappé au coup de gourdin qui, entre 16 et 18 ans, normalise les surdoués. Voyez Rimbaud, qui n’est pas sérieux à 17 ans et devient ensuite un trafiquant ordinaire. » S. C.

 

Jodie Foster
La réalisatrice n’a pas caché les origines autobiographiques de son film « Le petit homme », qui retrace la vie d’un jeune surdoué et dans lequel elle joue elle-même un rôle

Sharon Stone

La comédienne revendique 154 de quotient intellectuel, afin de rappeler qu’elle n’est pas seulement décorative

Interview Jacques Attali, économiste et essayiste

Le Point : Avez-vous toujours été le meilleur ?

Jacques Attali : Je suis devenu très bon assez tard. J’ai commencé à être loin devant tous les autres en première. Mais la vraie explosion a eu lieu à Polytechnique, où je ne suis pas entré en tête, mais où j’ai très vite pris la tête du classement pour sortir major.

On dit que vous avez réalisé, à l’X, des scores inégalés ?

C’est exact. Ces résultats hors du commun avaient d’ailleurs des conséquences sur la perception que les autres avaient de moi. Un jour de composition de mathématiques, nous étions enfermés pour six heures dans un amphithéâtre. Le problème semblait insoluble dès la première question. Personne n’écrivait rien et certains regards étaient tournés vers moi, qui ne trouvais rien non plus. Mais au bout d’un quart d’heure j’ai éprouvé un sentiment de basculement et la solution m’est apparue. J’ai eu 19, le deuxième a eu 3. Cet état très particulier se manifeste parfois lorsque j’écris, lorsque je réfléchis, après avoir fourni un gros effort de travail. Ce n’est donc pas le fruit de la facilité.

Avez-vous, par ailleurs, des dons particuliers ?

Non, pas vraiment. Je suis musicien depuis toujours, mais je n’ai pas l’oreille absolue. J’ai en revanche une excellente mémoire photographique. Par exemple, lorsque je dirige un orchestre, je tourne les pages de partition dans la tête.

Avez-vous passé des tests ?

Non. On me l’a proposé et j’ai refusé, me disant que s’ils confirmaient que j’étais très bon ils ne démontreraient rien et que, dans le cas contraire, je douterais de leur validité.

Vous avez déclaré un jour vouloir faire de votre vie une oeuvre d’art. Est-ce lié à votre statut de surdoué ?

Je pense que toute personne humaine doit avoir cette préoccupation. Mais je considère que j’ai un devoir par rapport à ce don particulier, qui m’oblige de trois manières : en me rendant utile aux autres, en recherchant la perfection esthétique et en laissant une trace comme l’oeuvre d’art peut en laisser une. Mais avec, en toute occasion, une obsession personnelle : éviter toute dimension narcissique Propos recueillis par S. c

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