Surdoués une vie avec un cerveau en ébullition

Leur Q.I. hors normes nous fait rêver. pourtant, un cerveau qui tourne en permanence à grande vitesse n’est pas toujours un cadeau.
On les appelle « surdoués », « Haut QI », « Haut potentiel intellectuel ». Ils forment à peu près 2 % de la population. L’intelligence étant insaisissable au microscope, seul le QI global, imparfait et critiqué, permet d’étalonner ces aptitudes cognitives hors normes . Cependant, les rares études effectuées par IRM sur ces cerveaux surefficients les montrent en activité permanente, clignotant comme un sapin de Noël : une information simple provoque d’innombrables connexions neuronales, traduisant le fonctionnement caractéristique d’une pensée « en arborescence » à grande vitesse. Alors que chez 98 % de la population, seule une zone spécifique du cerveau, celle du langage par exemple, « s’allume » pour traiter cette information.  
On les pense comblés. Eux n’ont de cesse de gommer ou d’apprivoiser leur étrange différence. « L’angoisse m’a terrassé au collège et au lycée, je ne pouvais plus aller en classe pendant les crises. J’ai cherché une explication, une solution miracle, mais c’est la maturité qui m’a conduit vers le bien-être. J’ai dompté l’angoisse en ne laissant aucun vide par où elle pourrait entrer : des études de droit et de sciences politiques à Lyon, l’association Agora que j’ai fondée pour animer des débats d’actualité, le site internet Candidatarien.com, la page de rencontres entre étudiants Spotted Lyon 3… Je suis tout le temps sur la brèche », raconte Sébastien, 19 ans, détecté surdoué à 8 ans.

La révélation, puis le redémarrage
Que deviennent les surdoués à l’âge adulte ? La question obsède la petite escouade de psychologues cliniciens qui, voilà vingt-cinq ans, ont aidé à sortir du placard des cohortes de gamins précoces. Des chiffres – invérifiables – circulent : un tiers serait englouti dans l’ennui et les tourments identitaires, un tiers irait aussi bien que vous et moi, le dernier tiers s’estimant parfaitement heureux.
Faute de trouver des réponses dans les éprouvettes, les cliniciens, confrontés aux difficultés existentielles de personnalités aussi décalées, cherchent plutôt les clés du bonheur dans les parcours de vie : pourquoi les adultes surdoués qui vont bien… vont bien ?
A première vue, ils occupent tous types de postes, tous types de métiers. Ils sont éleveurs de chats persans, juristes, informaticiens, chefs d’entreprise, artisans, comédiens… Quelques terres d’élection semblent tout de même attirer ces caractères entiers qui rêvent d’embellir le monde : le droit, les sciences politiques, les milieux créatifs. « Il y en a aussi beaucoup chez les ecclésiastiques, j’ai des prêtres et des bonnes sœurs en consultation. L’une est arrivée en vrac, bouleversée de se sentir incomprise des autres nonnes », rapporte la psychologue Jeanne Siaud-Facchin, thérapeute opiniâtre. S’exaspérant de voir « la majorité des psychiatres dans le déni », cette dernière a lancé dans le privé ce que l’hôpital public n’encourageait pas : des consultations spécialisées pour ces drôles de « zèbres », comme elle les appelle. Et une association qui leur est dédiée *.
Ses livres ** tendent aux surdoués qui s’ignorent un miroir bouleversant : la révélation de leur « douance » explique enfin leur bizarrerie et restaure leur foi en eux-mêmes. C’est souvent l’occasion d’un redémarrage. Là cèdent les blindages
 
Stella Cadente, styliste et décoratrice
“J’ai besoin de pousser six curseurs en même temps”
 “Je me suis toujours sentie terriblement décalée. Enfant, je vivais avec mes parents et mes grands-parents, juifs aux origines ukraino-polonaises, dans un appartement toujours plein de cousins. On parlait cinq langues, je croyais que c’était ainsi chez tout le monde. Mon étrangeté ne transparaissait pas dans ce monde baroque. Mais à l’école, j’étais la mauvaise personne, toujours au mauvais endroit, au mauvais moment. Comme une éponge munie d’antennes, je captais tout, le meilleur de l’humanité comme le pire. Une remarque dérisoire pour n’importe qui, déclenchait en moi un cataclysme. 
J’ai passé ma vie entière à faire comprendre que je n’étais pas dans une seule case, passant pour une touche-à-tout qui ne touche à rien. Au terme ‘surdouée’, je préfère celui d’‘extrasensible’. J’ai besoin de pousser six curseurs en même temps. J’en ai tiré une force, une boulimie positive. J’ai créé la marque Stella Cadente, de la lingerie, des lignes de vêtements, des bijoux, des tapis, des lunettes, ouvert une maison d’hôtes, un hôtel, un concept store, un bureau de tendances. Les cerveaux multiformes sont bien adaptés à la crise actuelle…”
 
Alexandra, blogueuse
“Je me suis créé un univers à moi”
 “C’est ma mère qui a tiqué. Je trouvais normal, moi, que mon fils lise très bien à 4 ans, fasse dix choses à la fois, apprenne par cœur le nom de tous les poissons quand il visite un aquarium. Ma mère me revoyait en lui, mais ne le disait pas : un pédiatre l’avait envoyée bouler, vingt ans plus tôt. Consultation chez un psy et résultat des tests : supérieurs à 145, ‘Très Haut QI’. 
Un verdict commun pour mon fils, pour moi… et pour mon mari : une triple révélation ! Sonnée, je suis restée sans voix, aphone pendant une semaine. Tout remontait à la surface : l’incapacité à me trouver bien parmi les gens, le repli, l’aisance pour tout mais l’envie de rien. J’avais abandonné mes études par ennui, renoncé à me lancer dans les sciences juridiques. Je me suis façonné un univers à moi, balisé, à la campagne, que je peux gérer toute seule. J’ai acquis les repères sociaux au fil des expériences, au contact des clients ou lors des sorties scolaires. J’ai dévoré tous les livres sur les surdoués et ratissé Internet : on ne trouvait que des sites alarmistes. 
J’ai créé ce que j’aurais voulu trouver : un blog vivant, au ras du réel *. Cela m’a aidée à revenir aux fondements de ma personnalité, et à ma vocation première : j’ai repris des études universitaires pour renouer avec la plénitude intellectuelle. J’ignore encore où cela me mènera, mais c’est déjà un vrai bonheur.”
 
Patricia Mustat, institutrice
“Je canalise ma pensée grâce à la méditation”
 “Après des années de petits boulots, j’ai ressuscité à 32 ans suite à une émission sur les surdoués : la scolarité éteinte, le cerveau sans repos, l’angoisse, l’extrasensibilité, et même les odeurs que personne d’autre ne perçoit : ils parlaient de moi ! Je n’étais donc pas ‘anormale’. J’ai alors passé et réussi l’examen de l’IUFM : j’entrais enfin dans le monde du savoir. Le système rigide de l’Education nationale m’a déçue, mais j’ai trompé l’inertie en demandant tous les postes difficiles, puis la direction d’une école où j’ai introduit le théâtre, la musique… Je passais 70 heures par semaine à secouer le cocotier. Aujourd’hui, j’enseigne à des élèves du monde entier, au Centre d’éducation à distance (Cned). Je me suis formée à la psychologie des surdoués, j’ai développé la page Facebook ‘Adultes surdoués, drôles de zèbres’, je m’engage dans les associations… Je contrôle les flots de ma pensée grâce à la méditation de pleine conscience ; je canalise mes émotions avec les Fleurs de Bach. Cette empathie extrême, longtemps ma malédiction, est devenue une joie que j’ai acceptée comme ma véritable nature.”

Jean-Christian Guibert, matheux devenu artiste clown
“Partout, J’étais un extraterrestre”
 “Math sup, Math spé, prépa ingénieur, j’ai suivi le chemin dicté par mes facilités et le milieu familial, en parfait extraterrestre partout où je passais. J’ai rompu avec cette tragédie à 24 ans, lors d’un stage de clown. Le clown, c’est l’idiot, l’inadapté, à rebrousse-poil de tous les enjeux de performance sociale : c’est une liberté folle. 
J’ai exercé cet art dans les cabarets, les foyers sociaux, les hôpitaux. Et aussi avec le programme ‘7 jours, 7 clowns, 7 familles’ – on fait irruption dans l’intimité d’une famille en cassant les codes : ça leur remue la vie… 
J’ai découvert récemment que j’étais surdoué, troublé par une émission qui m’a poussé à faire les tests. J’ai été abasourdi. Je poursuis un travail psychologique, comme un musicien en master class qui affine son art. Mon accomplissement, ce n’est pas un état d’euphorie béate, c’est le courage d’aller vers l’inconnu, en sachant que mon projet a du sens : je voudrais qu’à chaque représentation, les gens sortent transformés parce que j’aurais touché en eux une vérité.”
 
par Valérie Urman
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