MME ARIELLE ADA, psychologue : “Les surdoués ont une intelligence différente”

ARTICLE PARU DANS WEEK-END | 1 APRIL, 2014 – 00:04

 

Psychologue clinicienne depuis près de quarante ans, Mme Arielle Adda s’est spécialisée dans l’étude du comportement des enfants surdoués. Elle a publié deux livres qui sont aujourd’hui des références en la matière: “Le livre de l’enfant doué” et “L’enfant doué – l’intelligence réconciliée”coécrit avec Hélène Catroux. Arielle Adda vient d’effecteur une brève visite à Maurice à l’invitation de la Fondation Enfants Doués. Voici l’essentiel de l’interview qu’elle nous a accordée avant son départ.

Votre dernière visite à Maurice remonte à neuf ans. Que s’est-il passé depuis 2005 dans le secteur ou le domaine des enfants surdoués?
J’aurais tendance à vous répondre rien. Mais il serait plus exact de dire que les choses suivent leurs cours.  

Pourquoi dit-on enfants doués alors qu’il s’agit, en fait, de surdoués?   
Il est préférable de dire doués à mon avis. Surdoués a un côté un peu méprisant, un peu surhomme, surpuissant, ce qui n’est pas exact. C’est pourquoi je préfère doués parce que ces enfants sont doués intellectuellement, ce qui correspond mieux…  

Mais est-ce que tous les enfants ne sont pas, quelque part, doués pour quelque chose?
Oui. Mais les enfants dont nous parlons sont très doués dans certains domaines.  

Quelle serait la bonne définition pour ces enfants?   
Ce sont des enfants qui sont doués intellectuellement, qui réfléchissent plus vite, mieux, de façon plus approfondie, sont capables d’opérer des synthèses effi caces en prenant en compte un plus grand nombre de données. Ce sont des enfants qui ont une capacité d’adaptation intellectuelle à des situations nouvelles. Ils ont, en même temps, énormément d’idées novatrices, originales et créatrices.  
Tout en étant doués dans certains domaines, peuvent-ils l’être moins dans d’autres ?   
Ils peuvent être moins doués du point de vue moteur parce que, comme je le répète quand je parle aux enseignants, intellectuellement au niveau des idées, du vocabulaire ils vont très vite parce qu’il n’y a pas de barrage ou de blocage et sont en avance. Mais pour tout ce qui est moteur ils ont leur âge, leur taille, leur poids. Ce décalage les bloque parce qu’en esprit ils vont très vite, mais leur main ne suit pas. Pas parce qu’elle est en retard…  

Mais parce qu’elle suit son évolution, son rythme…
Exactement ! La main suit sonrythme normal. Donc, l’écart secreuse et ils le supportent très mal.Ils ont l’impression que leur main neleur obéit pas et ils laissent tomber,ne veulent plus faire des efforts pourdévelopper l’habilité motrice parcequ’ils n’ont pas l’habitude de fairedes efforts intellectuels.

Je vais vous poser une questionque vous avez dû entendredes milliers de fois: est-ce quec’est la même chose au niveaudes émotions, des sentiments?
On m’a, effectivement, souventposé cette question. Dans le domainede l’émotion et des sentiments lesenfants doués sont hyper sensibles.Ils devinent beaucoup de choses,sont en emphatie avec les gens qu’ilsaiment – et même, malheureusement,avec des gens qui ne les aiment pas.Ils devinent ce que les gens pensentmême quand ces gens disent lecontraire. Si on leur dit des chosessympas en pensant le contraire,ils le ressentent profondément etréagissent en fonction de ce ressenti.Certains enseignants ne les aimentpas beaucoup et ils s’en rendentcompte et travailleront mal à l’écolesans savoir pourquoi.

Est-ce que pour s’épanouirtotalement l’enfantdoué a besoin de grandiravec des enfants de sonniveau intellectuel?
C’est difficile pratiquement. L’idéal serait que ces enfantsaillent dans une école, outout au moins une classeavec des enfants du mêmeniveau se développant aumême rythme grâce à unprogramme adapté. Ce seraitl’idéal mais on ne peut pascréer ce type d’école et declasse partout. Il faut doncqu’au moins dans les écoleset dans les classes on tienne comptede leurs spécifi cités et que l’on fassedes groupes du même niveau. J’ai étéagréablement surprise de découvrirdans une école mauricienneen enseignant qui m’a dit qu’ilfaisait des groupes de mêmeniveau dans sa classe et quecela se passait très bien. Carsi des enfants qui prennent unpeu plus de temps pour comprendre,disons un problèmede mathématiques, sont misà côté d’un élève doué quicomprend tout, tout de suite,l’un et l’autre seront agacés parleur voisin. Celui qui comprendvite va trouver que l’autre vatrop lentement, et l’autre va sesentir humilié, dévalorisé parrapport à son camarade. Cen’est bénéfi que ni pour l’un ni pour l’autre.

Il faut donc que les enfantsdoués soient éduqués à part desautres?
Au moins pour certaines activitésscolaires il faudrait qu’ils soientensemble.

En fin de compte, être plusdoué que les autres peut être àla fois une grande chance et unlourd handicap?
Bien compris, globalement, c’estquand même une chance…

Bien compris mais surtoutbien entouré.
Certainement. De manière généraleles enfants doués viennentd’adultes qui le sont aussi, quilisent, sont curieux, ont le sens dujugement, de la rigueur, de la logique,de la décision et peuvent donc les comprendre.

Est-ce que depuis 2005 onaccepte mieux, on s’occupe mieuxdes enfants doués?
Tout dépend. En France oui, parcequ’il y a de plus en plus de classesdans les écoles pour les enfantsdoués qui se créent. A Mauricedepuis 2005, il y a des gens qui ontété sensibilisés, une fondation qui aété créée et qui oeuvre énormémentdans ce domaine. Il y a un projetd’école qui serait idéal pour cesenfants. Donc les choses avancent,mais lentement à cause desrésistances. Il y aura toujours desgens qui vont dire que les enfantsdoués n’existent pas, que c’est uneinvention …

Il y a des gens qui tiennentencore ce genre de discours en2014?
Oui. Il y a même en France unpédagogue qui dit qu’il n’a jamaisrencontré d’enfant doué, mais abeaucoup vu de parents d’enfantsdoués. Il y a des gens qui disentque les enfants doués c’est unfantasmes de parents qui veulentque leurs enfants soient supérieursaux autres, mais qu’en fi n de comptetous les enfants sont pareils, ce quin’est foncièrement pas vrai: il y a desenfants qui sont plus doués que lesautres pour le dessin, la musique, ladanse, les mathématiques…

Est-ce qu’il n’y a pas deparents qui veulent les pousser àdevenir ce qu’eux voulaient être..
Je ne crois pas…

Est-ce que ce n’est pas un sentiment humain de vouloir que son enfant soit meilleur, supérieur aux autres?
Je crois que ce que les parents veulent avant tout c’est que leurs enfants soient heureux et épanouis. Quand un enfant s’ennuie parce qu’il piétine, n’est pas compris, a mal au ventre tous les matins avant d’aller à l’école, il faut s’en occuper. Un enfant comme ça n’est pas heureux et les parents doivent chercher ce qui ne va pas.

Mais il y a aussi des parents qui élèvent leurs enfants comme des bêtes à concours académiques sous prétexte qu’ils sont doués.
Il y en et ça ne marche pas. Si on met trop de pression sur un enfant, il va réagir et tomber malade. On ne peut pas faire une bête à concours académiques de n’importe quel enfant. Même s’il a le potentiel, si on lui met trop de pression il fi nit par craquer, il se révolte et ne fait plus rien.

Vous m’aviez dit à l’époque que le pourcentage mondial des enfants doués était de 2 %. Est-ce qu’avec les progrès de la science et de la technologie ce pourcentage a augmenté?
Non, le pourcentage est le même parce qu’on ne contrôle pas le fonctionnement du cerveau et qu’on ne sait pas encore fabriquer des embryons pour faire des enfants surdoués.

Est-ce qu’on sait un peu plus pourquoi un enfant naît surdoué?
C’est génétique? C’est génétique certainement mais pas que. Un enfant surdoué peut naître dans un couple pas très bien assorti. C’est comme la couleur des yeux qui dans une famille peut sauter une ou plusieurs générations pour réapparaître. Mais il y a certainement dans l’enfant doué une part de génétique. Cela passe de génération en génération comme le don, d’ailleurs. Vous avez des lignés de musiciens, de scientifiques…

Quelle différence faites-vous entre “doué” et “don”?
Je dis doué parce que, pour les raisons déjà données, je ne veux pas utiliser le terme surdoué. Tout comme je ne veux pas dire précoce.

Mais est-ce que ces enfants ne sont pas effectivement précoces?
Puisqu’ils comprennent et analysent plus vite que les autres. Je n’utilise pas ce terme qui laisse entendre que l’enfant est en avance et que les autres vont le rattraper et ça va s’arrêter. Ce n’est pas le cas: un enfant doué devient un adolescent doué et un adulte doué. Ça ne s’arrête pas.

Qu’est-ce qui pourrait empêcher un enfant doué de se développer dans sa catégorie?
Le danger c’est la méconnaissance de son don qui peut pousser à le classer dans une catégorie pathologique. On ne reconnaît pas son don; par conséquent ses réactions sont interprétées avec une grille qui n’a rien à voir avec ce qu’il est. Ses réactions sont mal comprises et le danger principal c’est que cet enfant, qui a une grande facilité intellectuelle, ne travaille pas du tout en primaire et échoue en secondaire. Mis dans un coin il n’apprend pas à apprendre. L’échec peut l’amener à penser qu’il a atteint ses limites et il se laisse sombrer dans le désespoir et ça peut aller très loin.

Vous êtes en train de dire que, doué ou pas, il y a des choses qu’il faut apprendre dans le système éducatif dès le départ?
Il faut lui apprendre à travailler à l’école. Il faut lui apprendre les méthodes dont il peut se passer au départ. Mais il arrive un moment dans les études où il faut une méthode pour arriver à retenir certaines règles, certaines informations. On ne peut pas retenir tout le programme d’une année de médecine si on n’a pas de méthode pour l’assimiler et la ressortir au bon moment. Pour un enfant doué, comprendre c’est savoir, et cocher une case parmi trois dans un papier d’examen est un cauchemar. Cela demande une méthode dont il n’a pas eu besoin au départ et qui devient obligatoire à un certain moment. Je l’ai dit dans les écoles mauriciennes: les enfants ont besoin de connaissances mais aussi de méthodes pour les intégrer, pour pouvoir s’en servir. Il faut leur apprendre à utiliser leur intelligence.

Comment est-ce qu’on détermine si un enfant est doué ou pas?
Grâce à un psychologue, à travers un test de son QI, son Quotien d’Intelligence?

Tous les psychologues sont capables de faire ce test de QI?
En principe tous les psychologues ont la formation voulue, l’ont acquise pendant leurs études. Mais il y en a qui n’ont pas envie de faire le test. C’est fastidieux: ça dure une heure et demie au cours desquelles on pose les mêmes questions. C’est plus qu’un test, pratiquement une observation clinique de l’enfant qui met en évidence quelle pédagogie lui appliquer. Ce test permet de savoir le potentiel de l’enfant et comment le faire utiliser. Ensuite, on adapte les méthodes à sa façon de réfl échir.

Vous êtes en train de me décrire un monde parfait dans lequel un enfant détecté doué est envoyé chez un psy qui lui fait faire le test du QI. Avant de l’envoyer dans une école où le pédagogue place l’enfant dans la classe ou le groupe qui est de son niveau. Ce tableau idyllique n’existe pas dans la vie courante.
Mais cependant, parfois, les choses se passent bien dans l’intérêt de tout le monde. Je reçois souvent des lettres d’enfants que j’avais repérés par un test du QI qui ont réussi leur scolarité et leur vie et qui me remercient. Ce n’est pas un monde parfait pour certains, mais pour d’autres les choses se passent très bien.

Je vous pose la question que tous les parents qui lisent cette interview doivent se poser: se rend-on compte que son enfant est doué?
C’est une question qui m’est souvent posée. Les premiers indices : des enfants qui parlent surtout très bien, pas forcément très tôt. Ils ont la syntaxe, le mot juste, le goût du mot, du beau langage. Ils ont une curiosité très grande, s’intéressent à beaucoup de choses. Ils ont besoin de cohérence et en même temps de faire des liens entre différentes choses, que le monde soit organisé. Ils posent beaucoup de questions et intègrent et assimilent ce qu’ils entendent.

Même les mauvaises réponses des parents disant: arrête de poser des questions et va regarder la télévision?
Tous les parents doivent éviter de répondre aux questions de leurs enfants, qui s’étonnent de cette attitude, de cette manière. Il faut toujours écouter un enfant et essayer de répondre à ses questions. Bien sûr, les parents ne sont pas une encyclopédie, mais ils doivent faire des efforts. Bien vite les parents des enfants doués se rendent compte qu’ils doivent changer d’attitude et trouver les réponses ou les outils pour répondre aux questions de leurs enfants. C’est à l’école que le problème va se poser, quand les enseignants ne vont pas prendre en compte le don de l’enfant, vont le considérer comme un élément gênant et différent, qui ne correspond pas à la classe, et vont l’envoyer promener.

Que fait l’enfant doué mis au rencart de sa classe?
Je vais vous répondre par un fait. Un jour les parents d’un enfant doué, mais mis au rencart de sa classe, ont été convoqués à l’école. L’enfant se tapait littéralement et violemment la tête contre les murs et l’école ne voulait plus de lui. Les parents sont venus me voir avec l’enfant et j’ai découvert qu’il avait un QI très élevé et j’ai demandé à ses parents de le changer d’école. On l’a mis dans une institution avec un enseignement plus cohérent et un peu adapté à ses demandes. L’enfant s’est rapidement transformé et s’est mis à aimer l’école et ses résultats sont devenus très bons. S’il n’y a pas de test, le diagnostic peut être catastrophique. Le garçon était suivi dans un centre où on avait diagnostiqué qu’il avait une névrose familiale et qu’il fallait qu’il suive une psychothérapie avec ses parents. On voulait donner au garçon des antidépresseurs et mettre ses parents en thérapie. Avec la bonne grille tout rentre dans l’ordre.

Encore faut-il savoir où la trouver, cette bonne grille.
C’est le test de QI.

Vous préconisez donc aux parents d’enfants qui posent des questions cohérentes de lui faire faire le test du QI et de trouver l’école qu’il lui faut?  
Encore faudrait-il tomber sur un bon enseignant. Exactement. Au cours de toutes mes conférences à Maurice j’ai été impressionnée par les questions que m’ont posées les enseignants. Cela a été le cas au Mauritius Institute of Education où on forme les enseignants. J’espère que la bonne graine que j’ai semée là-bas va germer et aboutir à quelque chose. Je l’espère en tout cas.

En filigrane de votre discours se pose la question fi nancière. Il faut avoir des moyens pour aller voir le psy et faire le test du QI, trouver une école différente.
Je ne connais pas la situation mauricienne mais je crois qu’une des solutions, c’est de faire appel à la fondation Enfants Doués. Elle donne des conseils, permet aux parents et aux enfants de se rencontrer et de se retrouver. Ces enfants ont besoin de se retrouver entre eux. Le faire pour quelques activités est la meilleure des thérapies. S’ils pouvaient avoir une scolarité adaptée à leurs spécifi cités ce serait magnifi que: ils pourraient progresser à leur rythme sans problèmes. Il faut des organisations comme la Fondation Enfants Doués. Elles donnent l’impulsion, se bagarrent, car c’est un combat constant, permanent, qui n’avance pas tout seul. Il faut des combattants de première ligne comme la fondation.

Est-ce qu’un enfant doué va forcément réussir sa vie d’adulte plus que les autres?
Oui, s’il a été bien entouré, a fait de bonnes études, si on lui a donné les moyens de s’épanouir, d’exceller et de faire un métier qu’il aime.

Que voudriez-vous dire aux parents mauriciens qui vont lire cette interview?
D’être attentif. De savoir ne pas se bercer d’idées reçues. De ne pas trop se documenter sur les enfants doués a priori. De se fi er à leur instinct. De suivre leur enfant avec amour et attention surtout à l’école. Il faut qu’ils soient à l’écoute et favorisent des rencontres de leur enfant avec de vrais amis. Les enfants doués n’ont pas beaucoup d’amis. Il faut aussi savoir que ce sont des enfants hypersensibles qui peuvent gérer leurs émotions par des sports de combat, pas les violents mais ceux qui sont dans la retenue. Ils donnent une très bonne maîtrise de soi, de ses émotions, une bonne connaissance de son corps et de l’espace. Il y a aussi la danse, la musique, le théâtre et l’expression corporelle créatrice.

Question personnelle pour terminer, Mme Adda : faites-vous partie des surdoués?
Je vous répondrai que je suis douée pour mon métier. A force d’exercer ce métier, depuis une quarantaine d’années, j’ai fi ni par bien le faire. Mais de manière générale, on ne peut pas savoir si on est intelligent parce qu’on voit ses défauts, ses manques, ses failles. Donc, on ne peut pas savoir si on est doué. Les gens doués ont plus de doutes, alors que les gens moins intelligents, sont plus sûrs d’eux, sont plus dans l’affi rmation que dans le questionnement.

source
Les tribulations d’un petit zèbre

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