L’entreprise et sa machine à café : enfer des autistes « Asperger »

Coline Vazquez et Bruno Lu // le 15 mai 2018 //nouvelobs.com

Impossible de louper Adrien. Cheveux noirs en bataille et doudoune rouge, ce grand mince de 26 ans piétine près du canapé bleu aux coutures défoncées. D’une voix maternelle, Miriam Sarbac le pousse vers nous. « Vas-y, Adrien ! » Il s’anime et nous alpague.

« Vous en avez pour combien de temps ? Parce que dans vingt minutes, j’ai un cours d’échecs ! »

Avec lui, l’heure c’est l’heure. Adrien court après le temps. Il nous déroule si vite son parcours qu’il en mâche ses mots. Mouline des bras, sourire forcé. Tape du poing sur la table en signe de ponctuation.

Entre l’entreprise et lui, on ne peut pas vraiment parler de love story. Il s’y sent « incompris », « pas à sa place » dans un monde qui lui est inconnu. Adrien est ce qu’on appelle un autiste de haut niveau, aussi dit « Asperger ». Un handicap invisible. Rien ne distingue Adrien des autres geeks de son âge. Mais pour lui et ses potes Adnan, Louis ou Guillaume, trouver un job est une grosse galère.

Mark Zuckerberg et Mozart

Ils se retrouvent chaque samedi au cœur de Paris, dans le cocon créé en 2010 par Miriam : l’association Asperger Amitié.

L’autisme est un trouble envahissant du développement qui se traduit par des relations sociales altérées et des centres d’intérêts restreints. La communication verbale est parfois impossible.

Le syndrome d’Asperger, du nom du psychiatre allemand Hans Asperger qui l’a identifié en 1941, se caractérise lui par l’absence de déficit intellectuel. Il arrive que, comme pour Adrien, ce syndrome se combine avec un haut potentiel intellectuel, ou Haut Quotient Intellectuel (HQI). D’où le mythe persistant de l’autiste surdoué, nourri par la pop culture.

Dans les années 1980, le film « Rain Man » de Barry Levinson ou, de nos jours, la popularité de Sheldon Cooper, personnage principal de la série américaine « The Big Bang Theory », en témoignent. Des grands noms — Bill Gates, Mozart ou Mark Zuckerberg — sont aussi brandis en guise de références.

À l’association, les petits génies en ont gros sur le coeur. Pour peu qu’on leur donne la parole, le vieux canapé se transforme vite en divan de consultation.

L’intégration, ça coince

« Je sais réparer trois fois d’affilée une box Internet sans faire venir de technicien », se vante Adrien. Lui a la possibilité de pouvoir travailler « en milieu ordinaire », c’est-à- dire avec les neurotypiques, personnes sans trouble autistique. Mais, mal orienté après un CAP en pâtisserie, il s’est retrouvé à bosser avec « un patron abruti ».

« Ça n’allait pas du tout ! », s’énerve-t- il. La table tremble. « Il manipulait mes horaires, me mettait sous surveillance abusive… » Son licenciement est le premier d’une longue série. Malgré les conseils d’Asperger Amitié, rien n’y fait. Adrien ne trouve pas sa place en entreprise, qu’il associe à des « complications », « complots » ou « méthodes répressives ».

La situation d’Amanda est plus stable. Cette trentenaire à l’air juvénile, cachée derrière de longs cheveux noirs, rate un BTS comptabilité à cause de sa terreur du téléphone. Puis elle écourte une formation de transformation fromagère, parce qu’elle « n’avance pas assez vite ».

Malgré ces échecs, Amanda trouve finalement sa voie. Elle qui voulait « travailler avec les animaux » a été embauchée, en mars 2013, comme technicienne de laboratoire dans un élevage de souris. Un poste réservé aux handicapés décroché par ses propres moyens et l’aide de la psychologue de l’association. Peu loquace, le regard fuyant, on imagine facilement les difficultés d’Amanda. Pas de quoi la décourager : elle s’acharne à « bien faire les choses ».

Pour la plupart des autistes Asperger, trouver un job rime avec angoisse. «Je suis en recherche d’emploi depuis près de quatre ans», soupire Ansoirdine, 28 ans. Ce roi du classement de dossiers et des tableurs a pourtant une bonne expérience du monde du travail. Dans son ancienne boîte, avant la liquidation, « tout le monde était bienveillant ». Mais depuis, vide complet. « Dans la journée, je m’ennuie. »

Il multiplie les activités : judo, tir à l’arc, peinture. Ansoirdine voudrait faire de la mise en rayon dans une grande surface. Mais rien. Aucune opportunité ne s’offre à lui. « Je n’ai pas de piste. »

La machine à café

Les associations recensent entre 100 000 et 400 000 autistes Asperger en France, tous différents. Mais le folklore du petit génie demeure. Parmi eux, combien travaillent ? Pour Elaine Hardiman- Taveau, présidente de l’association Asperger Aide France : « Très peu. Il y en a certainement beaucoup qui sont sans-abris ou enfermés chez eux. »

Pourtant, dans leur domaine de compétence, spécifique à chacun, ils peuvent être « plus forts que les autres ». Une valeur que peu d’employeurs savent reconnaître derrière les difficultés sociales.

« Les autistes Asperger n’arrivent pas à traduire ce qui est implicite et abstrait, poursuit Elaine Hardiman-Taveau. L’implicite, c’est ce qui dicte notre manière de se comporter avec la personne en face – en fonction de son sexe, de son âge, de son accent… Sans qu’on s’en rende compte, il y a un petit package qui oriente la conduite vis-à- vis de la personne. »

Les stratégies à mettre en place sont compliquées. Surtout dans l’entreprise, lieu de représentation sociale par excellence. « Les Asperger sont des aveugles sociaux », tranche-t- elle.

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Autisme et emploi: Josef Schovanec propose de s’inspirer d’exemples étrangers

16 mars 2017//la parisienne//AFP

« Des coachs sociaux » pour étudiants, des cursus spécifiques à l’université, des aménagements dans les entreprises… Josef Schovanec, philosophe ayant le syndrome d’Asperger, a suggéré jeudi de s’inspirer d’exemples étrangers pour favoriser l’emploi des personnes autistes.
Son rapport, qui va, selon la secrétaire d’Etat chargé du handicap, Ségolène Neuville, « nourrir la réflexion » sur le 4e plan autisme (2018-2022), fourmille d’exemples montrant le retard de la France par rapport à d’autres pays (anglo-saxons, Europe du nord ou Israël).
Le retard commence au niveau de la connaissance de l’autisme, trouble du développement qui touche les interactions sociales, la communication et le comportement et peut être ou non accompagné d’une déficience mentale.
Un nouveau-né sur 100 serait atteint de troubles du spectre autistique (TSA) et 650.000 personnes, dont 250.000 enfants, seraient concernées en France.
Si les statistiques en matière d’emploi sont « pour ainsi dire inexistantes », cela tient en partie au fait que certaines personnes travaillent « sans savoir qu’elles sont autistes ou sans disposer d’un diagnostic juste », souligne M. Schovanec.
Ce conférencier polyglotte de 35 ans, diplômé de Sciences-Po Paris, docteur en philosophie, auteur de plusieurs livres et chroniqueur radio (« Voyage en Autistan » sur Europe 1), a été diagnostiqué autiste Asperger à 22 ans.
Bien qu’il se considère comme « le petit chanceux du club », il s’est heurté à de nombreuses difficultés.
« Mon expérience personnelle commence à dater puisque dans ces années relativement lointaines où j’étais en quête d’emploi, sans succès je le précise, la méconnaissance de l’autisme était bien pire encore que maintenant », a-t-il souligné, en vidéo-conférence depuis Wellington (Nouvelle-Zélande) où il est accueilli pour quelques mois comme écrivain en résidence.
« Je n’ai jamais réussi à trouver d’emploi ou de stage par mes propres soins » mais plutôt « par la faveur du prince », a-t-il ajouté.
Leur décalage avec les codes sociaux, l’extrême difficulté qu’ont beaucoup de personnes autistes à utiliser le téléphone constituent des obstacles. A Pôle Emploi, elles semblent perçues comme une « population incompréhensible, ingérable et in fine sans solution », constate M. Schovanec.
– Valoriser les compétences –
Souvent, les candidats ne franchissent pas la barrière de l’oral lors des concours ou des entretiens d’embauche, ou sont recalés lors de la visite médicale.
Les entreprises refusent fréquemment d’adapter leurs horaires, ce qui leur permettrait pourtant de profiter de la « productivité souvent supérieure des personnes autistes tard le soir, voire la nuit ».
Alors que de nombreuses personnes autistes sont autodidactes, M. Schovanec souhaite que leurs compétences puissent être reconnues par la validation des acquis de l’expérience.
Pour faciliter l’intégration à l’université, il suggère que des étudiants volontaires fassent office de « coachs sociaux », comme dans des pays anglo-saxons ou scandinaves.
Les horaires des bibliothèques pourraient être élargis pour éviter que l’affluence ne rende impossible la concentration ou « certains rituels tels que le fait de faire le tour de sa chaise pour réfléchir ».
En Israël, au moins deux campus proposent des cursus spécifiquement conçus pour étudiants autistes.
Parmi les métiers pouvant offrir des débouchés, M. Schovanec identifie ceux « parfois hautement techniques » liés à l’armée, ceux qui permettent des contacts avec les animaux, le travail en bibliothèque ou encore l’informatique.
Certains pays, comme le Canada, favorisent l’accès des personnes autistes au métier de traducteur, qui permet une souplesse des horaires et des lieux de travail.
M. Schovanec propose par ailleurs de mettre en lumière leurs compétences, à l’occasion d’événements médiatiques. Il raconte avoir été contacté il y a quelques mois par une fondation allemande, qui souhaitait constituer un groupe de personnes autistes pour essayer de déchiffrer le mystérieux manuscrit Voynich, auquel les plus grands cryptographes se sont attelés sans succès.
Etienne Petitmengin, secrétaire national du CIH (comité interministériel du handicap), a reconnu « une faiblesse ». « Nous avons sans doute été moins volontaires, moins actifs, moins ambitieux » concernant le diagnostic et l’accompagnement des adultes autistes qu’avec les enfants, a-t-il estimé.

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Comment l’autisme rend Elise très performante au travail

15/05/17

Elise Cordaro (29 ans) est spécialiste en marketing en ligne, bloggeuse… et atteinte d’autisme.
Comment parvient-elle à travailler efficacement dans la jungle d’un bureau paysagé ?

Planning
« Quand on est atteint d’autisme, il est souvent difficile de voir une situation dans sa globalité et de faire face à des changements inattendus. Mon planning m’aide beaucoup à cet égard. En haut, j’indique mes tâches de la semaine par catégorie. En bas, je répartis les tâches entre les jours de la semaine. Lundi, je définis les grandes lignes et planifie le reste au fil de la semaine »

Bulle personnelle
« Les gens qui passent toute la journée devant mon bureau ? Rien ne peut davantage nuire à ma concentration et augmenter mon niveau de stress que l’envahissement de ma bulle personnelle. Heureusement, il y a très peu de passage sur mon lieu de travail. Je suis assez tranquille. J’évite aussi l’agitation en commençant ma journée de travail plus tôt que mes collègues ».

Bureau bien rangé
« Pour réduire au minimum les distractions et stimuli visuels, je veille à ce que mon bureau soit bien rangé. Tout a sa place. Je mets hors de ma vue les choses dont je n’ai pas besoin. De plus, mon écran d’ordinateur et mes boîtes de rangement m’empêchent de voir les affaires de mes collègues ».

Casque audio
« Les téléphones qui sonnent, les conversations entre collègues, le bruit de la circulation à l’extérieur, les cliquetis du chauffage… Pour les personnes atteintes d’autismes, ces bruits sont une source d’épuisement et de distraction. J’utilise donc assidument mon casque. La musique m’apporte la paix dans la jungle que représente un paysage de bureau ouvert. Pendant les trajets, il m’arrive de mettre des bouchons d’oreilles. »

Ses atouts
« L’autisme m’offre beaucoup de points forts. Je suis par exemple très analytique, j’ai le souci du détail, une bonne mémoire et une façon de penser différente des autres. De tels atouts me sont particulièrement utiles dans mon travail. Je les mets quotidiennement à profit. »

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