Les autistes Asperger, talents trop mal employés en France

Hélène Combis-Schlumberger  26.07.2016 france culture

Une étude de l’Université de Harvard faisait récemment cas d’entreprises informatiques qui, à l’étranger (Inde, Allemagne, Etats-Unis…), recrutent des autistes Asperger pour leurs compétences spécifiques. L’occasion de faire le point sur leur insertion professionnelle en France… plus difficile.

« SAP, l’autisme au travail« , tel est le nom de cette étude de cas signée Gary Pisano et Robert Austin, professeurs à la Harvard Business School, et parue en janvier 2016. SAP, c’est le nom d’une entreprise qui conçoit et vend des logiciels. En 2013, sa filiale en Inde a lancé un programme destiné à ce que 1% de sa masse salariale soit dorénavant composée d’autistes Asperger ou d’autistes de haut niveau (défini par un QI supérieur à 70 sur l’échelle de Wechsler). Asperger, cette forme d’autisme qui, sans réduire la cognition (qui est simplement différente), rend difficiles les relations sociales pour ceux qui en souffrent…

VR Ferose, directeur général de SAP Labs India, dont le fils est diagnostiqué Asperger, défendait sa démarche en expliquant qu’un salarié Asperger pouvait être trois fois plus performant que les autres, dits « neurotypiques ». Même s’il ne s’assimile pas du tout à de la charité, un tel programme d’intégration est évidemment gagnant-gagnant : il permet aux personnes Asperger de développer un sentiment de « bien être » en se sentant intégrées dans une entreprise, en s’établissant dans une routine qui leur est essentielle.

« La beauté des choses, c’est qu’on dit que notre cerveau est plastique et que nous sommes tous capables de nous adapter, Asperger ou pas. Plus vite, plus tôt, plus intensément on fait travailler des personnes Asperger dans des modes de fonctionnement qui leur permettent de dépasser leurs difficultés, plus ils vont être capables d’avancer. » Francine Stourdzé, de l’association Actions pour l’autisme

Ce programme d’intégration a eu tôt fait de séduire les autres filiales de SAP en Allemagne, aux Etats-Unis, au Brésil, au Canada, en République tchèque et en Irlande, mais aussi d’autres entreprises informatiques, comme Hewlett Packard Enterprise, en Australie, et Microsoft.

« Environ 60% des personnes atteintes de troubles du spectre autistique ont une intelligence moyenne, ou supérieure, mais 85% sont pourtant sans emploi. » Gary Pisano

A la base, une initiative de Specialisterne, une société de logiciels danoise, dont les trois quarts de la main d’œuvre sont diagnostiqués TSA (troubles du spectre autistique) et qui a été fondée en 2004 par Thorkil Sonne, dont le fils est lui aussi diagnostiqué autiste : « Depuis sa création, il s’agit d’une entreprise à but lucratif, en se fondant sur les talents des employés, et non sur des diagnostics, pour attirer les clients« , précise l’étude à propos de Specialisterne.

Stéphanie Nennstiel, directrice de l’intégration et de la diversité à SAP, souligne avec force que le projet n’a rien à voir avec une initiative sociale : « On emploie des gens autistes pour les mêmes raisons qu’on emploie des personnes qualifiées. On veut attirer les meilleurs talents dans notre industrie, et il y a une pénurie de talents pour remplir ces postes. Nous voulons exploiter une réserve de talents qui ne sont pas exploités. »

Sur le modèle de celles de Specialisterne, des formations douces sont prévues en interne à SAP pour aider les personnes autistes Asperger à intégrer au mieux l’entreprise. Elles prennent la forme de rencontres informelles au cours desquelles les candidats conceptualisent leurs idées, leurs échanges, grâce à des constructions Lego… et sont, ou non, embauchés à la clé, en fonction de leur talent.

Quelles perspectives nouvelles entrevoient les employeurs en recrutant des personnes ayant des troubles du spectre autistique ? « Tester des logiciels est un travail extrêmement exigeant et requiert beaucoup de précision, mais c’est tellement répétitif que ça anesthésie le cerveau, affirme Robert Austin,C’est important de le faire correctement, mais il est difficile de garder suffisamment d’attention pour ce faire. » Or, comme le confirme Francine Stourdzé, cofondatrice de l’association privée Actions pour l’autisme, créée fin 2011, et grand-mère d’un garçon de 13 ans diagnostiqué Asperger, les autistes Asperger ont une capacité de concentration et un souci du détail exceptionnels : « Ils ont des difficultés pour rendre compréhensible une image complète, puisqu’ils vont s’attacher à des détails… Mais ça peut être aussi positif : on considère par exemple qu’ils sont excellents en tests informatiques car ils sont capables de repérer les erreurs avec plus de rapidité que tout le monde« . Et de souligner que certaines personnes autistes de haut niveau, à l’image du très médiatisé Daniel Tammet, possèdent une appétence extraordinaire pour les chiffres, moyen de communication avec le monde extérieur.

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« Vous êtes Asperger, sans aucun doute »

Alexandra Reynaud : « Je suis Haut Potentiel et Asperger »

Isabelle Delaleu Marie France
Depuis toute petite, Alexandra s’est toujours sentie différente, décalée. Elle n’a compris pourquoi qu’en découvrant, après 30 ans, qu’elle était à la fois HPI (Haut Potentiel Intellectuel, c’est-à-dire surdouée), et Asperger. Rencontre.

Vous avez découvert à plus de 30 ans que vous étiez HPI. Comment, et qu’est ce que cela a changé dans votre vie ?

C’est effectivement arrivé en faisant tester mon fils, sur les conseils de ma mère qui estimait qu’il était particulièrement précoce pour son âge. Cela me semblait une lubie. De mon côté, je trouvais normal qu’il aie un vocabulaire très élaboré (il est enfant unique et je m’occupe beaucoup de lui), qu’il soit très doué en dessin (son père l’est), qu’il fasse de façon intuitive, sans modèle, des puzzles compliqués ou repère très bien les détails. De surcroît, je déteste la comparaison entre enfants : pour moi, chacun évolue différemment. Mon fils et ses « performances » n’avaient donc pour moi rien d’«extra-ordinaire » : juste, il me ressemblait, quoi de plus naturel et logique ? Mais ma mère a tellement insisté que quand il a eu 4 ans, nous avons pris rendez-vous avec une psychologue spécialisée pour le faire tester. Et c’est à « l’entretien de restitution », quand elle m’a expliqué, pas seulement les résultats de mon fils –effectivement haut potentiel- mais également tout ce qu’ils impliquaient pour l’avenir, comment il allait évoluer, que j’ai pris conscience qu’elle me racontait… En gros elle m’a raconté ma vie quand j’étais petite ! Cela a été très violent, d’autant que je culpabilisais de penser à moi pendant qu’elle me parlait de mon fils. Le choc a été si fort que je suis restée littéralement « sans voix » : instantanément aphone pendant plusieurs jours !

Nous n’aviez jamais pensé être surdouée ?
Non. Je m’étais toujours sentie différente, mais je n’avais jamais pensé à cette explication ! Mais la psy m’a raconté mon enfance, déroulé le fil : cet ennui profond à l’école où tout semble rabâché, ce sentiment de décalage permanent, mon hyperémotivité et cette impossibilité de se mettre dans le « flot » des autres. J’avais toujours eu la sensation d’être une extra-terrestre oubliée par mégarde sur Terre, mais comme j’ai grandi à l’étranger, avec un mélange de cultures différentes, je croyais que cela expliquait cette sensation de ne jamais trouver ma place. En réalité, j’avais construit ma légende personnelle autour de ce sentiment d’être à côté de la plaque dans tous les domaines.

Mais il y a une suite à cette découverte, peut-être plus importante encore…
Oui, car par hasard, je suis tombée en 2009 sur l’autobiographie de Daniel Tammet Je suis né un jour bleu. Je pensais qu’il s’agissait d’un énième livre sur les Hauts Potentiels. Et à la lecture, j’ai encaissé un deuxième choc, en me reconnaissant complètement dans ses propos. Daniel Tammet présente ce qu’on appelle le syndrome d’Asperger, un trouble du spectre autistique (parfois associé au HPI mais pas systématiquement). Pourquoi ce choc ? Parce qu’Asperger était la pièce du puzzle qui me manquait : être HPI n’expliquait pas toutes mes particularités et bizarreries, de comportement et de ressentis, toutes mes difficultés. Par exemple, les HPI ont besoin de se regrouper. Moi, à l’inverse, je suis sauvage, je n’ai pas envie d’intégrer des groupes que je ne connais pas. Déjà petite je ne communiquais pas avec les autres enfants. Quand j’ai lu cette autobiographie, dans laquelle il retrace tout son parcours, ses traits particuliers expliquaient parfaitement ma différence sociale et sensorielle. C’était une évidence, en quelque sorte le chainon manquant : Asperger « bouclait la boucle ».
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Autisme : mieux connaître le syndrome d’Asperger

Claudie Bert Mis à jour le 15/06/2011 pour Sciences Humaines

Le syndrome d’Asperger est une forme d’autisme qui concerne des enfants d’intelligence normale. Il fait l’objet de l’attention croissante des chercheurs et des éducateurs.

« Je n’aime pas les étrangers, parce que je n’aime pas les gens que je n’ai jamais vus. J’ai du mal à les comprendre (…). Quand il y a un nouveau membre du personnel à l’école (…) je l’observe jusqu’à ce que je sois sûr qu’il n’est pas dangereux. Puis (…) je lui demande ce qu’il sait des missions spatiales Apollo, je lui fais dessiner le plan de sa maison, et comme ça, je le connais. Alors ça m’est égal d’être dans la même pièce que lui (1). » Christopher, 15 ans, protagoniste d’un roman de Mark Haddon, est atteint du syndrome d’Asperger.

Décrit par Hans Asperger en 1944, ce syndrome est une forme d’autisme, touchant des sujets d’intelligence normale. La description de l’autisme avait été donnée un an plus tôt par Leo Kanner mais le travail d’Asperger, lui, est resté ignoré jusqu’en 1983.

Depuis 1980, le syndrome d’Asperger est, avec l’autisme, classé parmi les « troubles envahissants du développement » (TED) dans les classifications des troubles psychiques, à savoir le DSM-IV américain et le CIM 10 de l’Organisation mondiale de la santé. La recherche s’emploie aujourd’hui à recenser les différences entre les cerveaux d’autistes et les autres, sur les plans anatomique, biochimique, génétique. Grâce à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), on peut observer le cerveau au travail – et l’on constate que les zones cérébrales activées, lors de tâches de reconnaissance des visages ou des voix par exemple, ne sont pas les mêmes chez les autistes que chez les sujets normaux. Il semble donc probable que des différences dans le traitement de l’information par le cerveau des autistes expliquent les anomalies de leur comportement.

Un comportement différent

Bébé, déjà, l’enfant ne recherche pas le regard de sa mère ; il ne cherche pas à diriger son attention vers un objet qui l’intéresse (ce qu’on appelle l’« attention conjointe »). L’enfant atteint du syndrome d’Asperger apprend à parler. Cependant, comme tous les autistes, il est fermé au langage non verbal : il ne comprend pas l’expression des émotions chez les autres, il rit à contretemps… Dans le domaine verbal, son utilisation du langage est anormale : il emploie de grands mots sortis d’un dictionnaire, il ne sait pas quand ni comment s’introduire dans une conversation – et peut s’attirer ainsi des moqueries.

Plus largement, le comportement social pose problème. L’enfant « Asperger » n’apprend pas d’instinct, ni par imitation, les règles du jeu social ; il n’arrive pas à voir les situations du point de vue de l’autre (2). Il dit « vous avez un gros nez », et ne comprend pas pourquoi l’autre est blessé ; il parle pendant des heures d’un sujet qui le passionne, comme les horaires des trains, sans voir que les autres ne s’y intéressent pas.

Autres traits caractéristiques de ces sujets : un attachement à leurs habitudes, et à des règles qu’ils se donnent ; une hypersensibilité au bruit, au toucher ; et un profil d’intelligence en dents de scie, avec des pics de compétence – l’intelligence visio-spatiale, la mémoire, le calcul mental… – et des déficiences, dans la compréhension du langage, dans les problèmes complexes. Nombreux aussi sont ceux qui pensent en images plutôt qu’en mots.

Ces enfants sont donc différents. Mais si ces différences posent des problèmes à leur entourage, elles ne sont pas toutes négatives, loin de là. Ils sont, par exemple, incapables de mentir et ils se montrent soucieux des règles ; leur mémoire, leur bonne vision des détails, leurs « pics de compétences » parfois spectaculaires, leur pensée en images constituent une « autre intelligence », dont notre société pourrait s’enrichir, selon certains auteurs, si elle savait s’adapter à eux, tout en leur offrant les moyens de s’adapter à elle (3).

Ces moyens existent : aider à identifier l’expression des émotions, apprentissage de « scénarios sociaux » qui expliquent les comportements normaux en classe, en récréation, au restaurant, etc. (4). Dans certaines écoles, l’intervention de spécialistes de l’autisme pour apprendre aux enseignants à recourir plus largement au mode visuel, pour expliquer aux élèves ce que ressent leur camarade… permet une intégration des enfants atteints d’un syndrome d’Asperger. Ces écoles sont encore rares – mais le « plan autisme », annoncé en novembre dernier, prévoit la création, d’ici 2006, de centres de ressources autisme (CRA) dans toutes les régions françaises. Par ailleurs, une association de jeunes autistes a créé son propre site Internet (www.satedi.org).

L’intelligence des enfants « Asperger » leur permet donc d’utiliser de l’aide pour progresser ou s’entraider. On citera par exemple le témoignage de cette autiste américaine Temple Grandin qui, devenue adulte, a raconté son expérience (5). Grâce à un de ses professeurs, dont elle dit : « Il n’a pas essayé de m’attirer vers son monde mais il est entré, au contraire, dans le mien », elle est devenue experte internationale en équipements pour animaux d’élevage. « J’ai appris, dit-elle, – par coeur – comment il fallait se comporter dans des circonstances données. » Par exemple, elle a appris à parler en public en regardant des cassettes vidéo.

Les 13 et 14 mai 2005, un colloque sur le syndrome d’Asperger, sous la direction de Tony Attwood (6) et Peter Vermeulen, offrira une occasion de s’informer sur ce syndrome.

http://www.scienceshumaines.com/autisme-mieux-connaitre-le-syndrome-d-asperger_fr_4964.html