Comment être un adulte surdoué… heureux?

 

Être surdoué est une richesse formidable pour réussir sa vie. Pourquoi tant d’anciens enfants précoces sont-ils en situation d’échec social, professionnel et sentimental? Parlez-en avec Stéphanie Gallet et son invitée.

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Monique de Kermadec

 

Adultes surdoués: comment gérer la différence?

Dotés de capacités cognitives exceptionnelles, les adultes surdoués éprouvent néanmoins souvent un sentiment de décalage par rapport à leur entourage. Comment l’expliquer et comment s’adapter à leur fonctionnement?

Lorsqu’il est en réunion avec ses collègues, Mathias, 32 ans, a la certitude de connaitre la solution aux problèmes posés dès les premières minutes, sans pour autant pouvoir l’expliquer: « Je sais, c’est tout ». Mathias n’est pas un odieux prétentieux, il est « simplement » surdoué, doté d’un QI de 140, détecté sur le tard, à 30 ans. « Après de longues années d’errance j’ai fini par rencontrer le bon psy qui a mis des mots sur mon mal-être« , raconte-t-il. Ce qui ne l’empêche pas de se sentir « en perpétuel décalage ».

Un sentiment partagé par une majorité des adultes surdoués, lesquels représentent environ 2% de la population. Quels sont les obstacles rencontrés par ces personnalités dotées de capacités cognitives hors du commun? Comment les aider à gérer cette« différence »?

« Ce sentiment de ne pas être sur le même tempo que les autres, revient souvent en consultation », témoigne la psychologueJeanne Siaud-Facchin (1). « Lorsqu’il s’agit de résoudre un problème, les surdoués détiennent souvent les réponses aux questions posées mais ils réfléchissent tellement vite qu’ils sont souvent dans l’impossibilité de justifier cette réponse, ce qui les met en difficulté et déstabilise leurs interlocuteurs ». A l’inverse, ils peuvent aussi considérer qu’un point de détail nécessite que l’on s’y arrête. « Difficile alors de les en dissuader, les surdoués sont en général des personnes dotées d’un sens très aiguisé desvaleurs et d’une volonté de précision au dessus de la moyenne. » On imagine sans peine les conséquences au sein d’une équipe…

Une soif inaltérable de savoir qu’il faut pouvoir satisfaire

Pourtant, assure la psychanalyste Monique de Kermadec, ce sont évidemment des personnes pleines de ressources, à partir du moment où l’on se comporte avec eux en conséquence. « Rien ne sert de les enfermer dans des rapports hiérarchiques trop lourds ou, pire, de leur donner l’impression qu’ils n’évolueront jamais. Ce sont des personnalités avides d’apprendre et en général très créatives, il faut favoriser cet aspect là, au risque de les perdre ». « On a souvent tendance à les qualifier d’instables, parce qu’ils changent fréquemment de travail, relève la psychanalyste. Or ce n’est pas parce qu’ils ne parviennent pas à se fixer mais parce qu’ils ne supportent pas l’idée de ne pas continuer à se « nourrir » intellectuellement ».

Cette soif inaltérable de savoir, Louison l’a toujours observée chez son père, Italien arrivé en Alsace à l’âge de 10 ans et qui « en quelques semaines connaissait non seulement le Français mais aussi l’Alsacien et caracolait en tête de classe ». « Devenu un médecin brillant, mélomane, curieux de tout, il était notreGoogle bien avant l’apparition d’Internet ». Mais le jour où le père de Louison tombe malade et voit ses fonctions intellectuelles s’altérer, il « baisse les bras ». « Il ne s’est pas battu pour survivre. La vie n’avait pour lui aucun intérêt s’il ne pouvait plus apprendre ».

« Cette mémoire incroyable et ces facilités d’apprentissage ne l’ont jamais aidé d’un point de vue social », ajoute Louison. « Au quotidien il avait le don d’agacer ses interlocuteurs, moi la première tant sa certitude d’avoir raison ne laissait pas de place à la discussion. Bien qu’altruiste et bienveillant, il était incapable d’exprimer ses sentiments ».

Accompagner le surdoué dans le dépistage, sans le cataloguer

La gestion des émotions, confirme Jeanne Siaud-Facchin, est l’une des grandes difficultés de ceux qu’elle appelle « les zèbres »: « souvent, la frustration de ne pas parvenir à faire passer ses idées alors que l’on est convaincu de leur bien fondé peut aboutir à un débordement émotionnel ». Cela se traduit par un « verrouillage » comme celui du père de Louison, ou à l’inverse, une difficulté à se contenir. Et de citer l’exemple « d’un grand patron, qui lors de certains briefs avec ses équipes se retrouvaitau bord des larmes à force de se sentir incompris ».

La surdouance s’accompagne souvent d’une hypersensibilitépouvant faire passer ces personnes « pour des êtres gênants, voire bizarres », confirme Monique de Kermadec. Pour la psychologue, « pouvoir poser des mots sur ce qui les définit est en général source d’apaisement. Lorsqu’un surdoué comprend pourquoi il se comporte différemment de ses collègues, amis ou proches, il peut plus facilement s’adapter. D’où l’importance lorsque l’on est proche, professionnellement ou personnellement d’un « zèbre » potentiel, de l’accompagner dans la détection de ses capacités cognitives. Sans pour autant « lui rappeler sans cesse qu’il est surdoué », précise Mathilde, 27 ans et diagnostiquée à 15 ans, qui préfère d’ailleurs parler de « sureffiscients mentaux ». Nadia, dont le conjoint bat les records de QI confirme: « le lui rappeler c’est le cataloguer et ça ne l’aide pas ».

Rompre avec l’illusion de la pensée commune

Autre conseil délivré par Jeanne Siaud-Facchin: rompre avec l’illusion de « la pensée commune ». « En leur démontrant précisément, quitte à revenir en détail sur la situation qui a pu poser problème, que notre cheminement intellectuel n’est pas le même que le leur, il est alors possible d’arriver à une meilleure compréhension mutuelle ». « Cela implique souvent de refaire le film, en reprenant à la loupe tout ce qui a été dit. Mais c’est une façon de procéder qui correspond à l’approche très cartésienne des personnes surdouées ».

Une méthode qui vaut aussi bien dans un cadre professionnel que personnel. Jeanne Siaud-Facchin se souvient ainsi d’un jeune homme surdoué dont la compagne était convaincue lors de leurs désaccords qu’il la prenait pour une idiote, « tant il avait besoin de lui démontrer par A + B en quoi elle avait tort ». « Il agissait en toute bonne foi, « pour son bien ». Il a fallu du temps pour lui faire comprendre que cette vision à 360°, naturelle pour lui, ne l’était pas pour elle et qu’il y avait d’autres façons decommuniquer« .

D’une manière générale, même s’il est possible de s’adapter pour mieux fonctionner ensemble, les deux psychologues s’accordent sur un point: il n’y a pas de mode d’emploi de la surdouance, ni pour les personnes concernées, ni pour leurs proches. « Il faut surtout que ces personnes acceptent d’être elles-mêmes », estime Monique de Kermadec. C’est en essayant de « se fondre dans la masse à tout prix » et en luttant contre ce qu’ils sont, que les surdoués risquent en effet de se perdre. Jeanne Siaud-Facchin confie pour sa part se tourner de plus en plus vers « la pleine conscience » pour aider ses patients à lutter contre ce sentiment de décalage. « Histoire de les aider à se reconnecter à ce qu’ils sont, ici et maintenant ».

(1) Trop intelligent pour être heureux? L’adulte surdoué, 2008,Odile Jacob

(2) L’adulte surdoué – Apprendre à faire simple quand on est compliqué, 2011, Albin Michel

Par , publié le 07/02/2014 à 10:13

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