Haut potentiel intellectuel : au travail, ce don se transforme-t-il en fardeau ? | Welcome to the Jungle

welcometothejungle.com 28 avril 2021

Entrevoir la solution d’un problème dès son énoncé, avoir l’impression que son cerveau ne s’arrête jamais de tourner, mener plusieurs tâches de front à la fois, pouvoir être galvanisé par un projet, et mis à terre par la remarque d’un collègue la minute suivante… Être dans la tête d’un « surdoué » n’est pas de tout repos. En France, 2,3% des enfants scolarisés sont considérés comme « intellectuellement précoces » selon les calculs de probabilité de l’OMS, et, une fois adultes, ces « haut potentiels intellectuels » (HPI) ont parfois bien du mal à trouver leur place en entreprise. Si leurs capacités intellectuelles hors normes pourraient laisser présager d’un avenir professionnel brillant, ce « don » s’accompagne pourtant de difficultés sur le plan social et émotionnel. Alors comment tirer parti au mieux de ses capacités quand on est surdoués ? Et comment savoir que l’on fait partie de cette catégorie ? Pour mieux comprendre le fonctionnement de ces profils atypiques, nous avons échangé avec la psychologue Arielle Adda, spécialiste de la « douance », et avec Mathilde et Mélanie, toutes deux détectées HPI.

Qu’est-ce qu’un « surdoué » ?

Au terme de « surdoué » (qui impliquerait que d’autres sont « sous-doués »), les professionnels de la santé préfèrent le terme de personnes « douées », de « haut potentiel intellectuel », ou encore de « zèbres », une appellation popularisée par la psychologue Jeanne Siaud-Facchin. Et pour cause, être HPI ne repose pas uniquement sur le fait d’être un génie des maths, ou d’avoir sauté une classe, mais sur une façon de raisonner différente.

Le test le plus reconnu pour diagnostiquer un HPI est le test de WAIS, conçu aux États-Unis dans les années 40. Ce test, supervisé par un psychologue, permet d’apprécier les capacités intellectuelles d’un individu, en évaluant sa compréhension verbale, son raisonnement logique, sa mémoire, ou encore sa capacité à traiter les informations. Contrairement aux idées reçues, il ne s’agit donc pas d’un simple test de QI, mais bien d’un bilan complet, visant à analyser la façon dont l’individu réfléchit, analyse et traite les informations. Traditionnellement, quelqu’un est considéré comme HPI si son QI est supérieur à 130 (la moyenne étant fixée à 100), mais, là encore, seul un vrai test psychométrique permet de poser un diagnostic.

Ces capacités intellectuelles hors norme s’observent d’ailleurs sur le plan physiologique : une étude menée au CERMEP (Centre d’Imagerie du Vivant) de Lyon par les spécialistes Olivier Revol, Dominique Sappey-Marinier et Fanny Nusbaum, montre qu’à l’IRM, les cerveaux des HPI présentent une connectivité cérébrale bien plus importante que celles des individus « standards ». Les informations se transmettent plus rapidement, entre les deux hémisphères du cerveau, mais aussi au sein d’une même hémisphère.

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Quelles sont les caractéristiques d’un HPI ?

Grâce à cette étude, les chercheurs ont identifié deux profils de HPI assez distincts, les « complexes » et les « laminaires ». Les laminaires ont plutôt tendance à analyser, ils sont assez constants, organisés et rationnels, et sont généralement assez stables. Les complexes, eux, sont plus impulsifs, ont une intuition très développée, font preuve de créativité et peuvent avoir du mal à gérer leurs émotions. En somme, les complexes présentent souvent un décalage entre un intellect très mature et une sphère émotionnelle et relationnelle beaucoup plus fragile.

Globalement, même si chaque profil est différent, les personnes à haut potentiel se caractérisent dans l’ensemble par une très grande facilité à déchiffrer une situation, une façon de penser en arborescence, chaque idée en engendrant une autre ; une recherche de la complexité, une intuition assez développée, une grande créativité, une hypersensibilité émotionnelle, et un perfectionnisme poussé.

Ces attributs, s’ils peuvent se révéler très précieux dans le monde du travail, présentent toutefois leurs inconvénients quand il s’agit de s’intégrer dans un système hiérarchique, de faire passer ses idées, ou tout simplement de nouer des relations avec ses collègues.

Un diagnostic qui permet de mieux comprendre

« Je me suis rendue compte, au bout de quelques années d’expérience professionnelle, que je changeais de boite très souvent, j’avais du mal à trouver ma voie, se souvient Mélanie Poinas, consultante et formatrice en freelance, et auteure du blog “Suivez le zèbre”. Je pensais avoir un trouble de la personnalité, je voyais que les gens me trouvaient bizarre parfois, qu’ils ne me comprenaient pas toujours… »

C’est en discutant avec une amie, elle aussi haut potentiel, que Mélanie finira par se faire diagnostiquer HPI, à trente ans. « Ça a été libérateur ! Avant, j’essayais de rentrer dans un moule, d’être quelqu’un de standard. Là, j’ai compris que si j’avais autant de mal à me relier aux autres, c’était avant tout parce que mon cerveau n’avait tout simplement pas le même fonctionnement », retrace la jeune femme.

« Être diagnostiqué permet de mieux se connaître, et de savoir qu’il y a des choses du monde professionnel que l’on ne pourra pas supporter, souligne la psychologue Arielle Adda. Lorsque les gens ne savent pas qu’ils sont doués, ils ont tendance à ne voir que ce qu’ils font mal, à être très durs envers eux-mêmes voire à subir un vrai sentiment d’imposture. Avec un test, au moins ils parviennent à se regarder plus lucidement. »

Passer un véritable test en cas de doute, supervisé par un professionnel de la santé, permet donc de mieux comprendre son propre fonctionnement, et ainsi mettre des mots sur des traits de caractère qui, jusque-là, nous échappaient. Cela aide aussi à mieux appréhender quels sont les points de vigilance à avoir, à la fois vis-à-vis de soi et des autres.

Pour autant, Arielle Adda ne recommande pas à ses patients de dire à leurs collègues qu’ils sont surdoués, notamment en raison des préjugés qui sont associés à ce terme, surtout en France. Cela ne serait d’ailleurs jamais venu à l’idée de Mathilde, diagnostiquée HPI enfant : « Pour moi c’est une donnée de l’ordre du personnel, presque de l’intime, j’en parle assez peu autour de moi. Une des raisons à cela est le côté très galvaudé de ces mots « haut potentiel » ou « surdoué », ça me semble délicat de s’autoproclamer comme tel ou d’en faire un argument sur un CV. D’autant que c’est plus souvent vécu comme une galère et une manière différente de fonctionner que comme un truc fabuleux ! », explique la trentenaire. En effet, pour la plupart des personnes concernées, la vie professionnelle d’un “haut potentiel” est loin d’être un long fleuve tranquille.

Une communication difficile

« En tant que haut potentiel, nous attendons souvent des autres qu’ils prennent des pincettes avec nous, alors que nous n’en prenons pas. Il est difficile pour des profils comme nous d’admettre que l’autre a raison… Quand nous sommes convaincus de quelque chose, nous le sommes de tout notre être, ce qui nous rend peu réceptifs à ce que peut dire notre entourage », admet Mélanie. Parce que les idées fusent et que le chemin à suivre est évident pour eux, il est parfois difficile pour les HPI « d’attendre » les autres. « Certains de mes patients ne supportent plus les réunions qui n’aboutissent pas, ils ont le sentiment que lorsqu’ils alertent qu’un projet va dans le mur, ils ne sont pas écoutés. C’est très frustrant quand on est seul à voir quelque chose, que personne d’autre ne comprend », explique Arielle Adda.

Pour ne pas être trop impulsive et se laisser gagner par l’énervement, Mélanie a appris à développer des petites astuces : « La gestion des émotions est très importante quand on est HPI. On est vite agacés quand les choses ne vont pas dans le bon sens, donc en réunion ce n’est pas facile. J’utilise beaucoup la cohérence cardiaque (une méthode de gestion du stress par la respiration, ndlr) dans ces moments-là, je ne réponds jamais du tac au tac. Il faut apprendre à laisser un temps de latence : rester dans son bureau, aller respirer dans la cuisine, surtout ne pas réagir à chaud. »

Pour mieux apprendre à exprimer ses ressentis, la communication non violente peut être un bon outil. « Comme le HPI voit tout de suite ce qui ne marche pas, il a tendance à être immédiatement dans la critique. S’aider des techniques de communication non violente peut aider à changer l’expression de son besoin, cela nous apprend à communiquer de façon plus douce, à arrondir les angles », conseille Mélanie.

Parce que certains HPI sont très empathiques, certaines situations professionnelles peuvent être plus challengeantes que pour d’autres. « *Les HPI sont très vite heurtés, froissés, les blessures ne cicatrisent pas. Ils ont un besoin très fort de comprendre, et se mettent souvent à la place de l’autre. J’ai par exemple eu des chefs d’entreprise qui n’arrivaient pas à virer quelqu’un parce qu’ils avaient trop de remords, et mettaient ainsi en péril leur entreprise en gardant quelqu’un d’incompétent* », illustre Arielle Adda.

Hypersensibilité, impulsivité, perspicacité aigüe… autant de caractéristiques qui peuvent s’avérer difficiles à canaliser lorsqu’on entre dans le milieu de l’entreprise. Là encore, bien se connaître permet de développer des astuces pour adoucir ses relations avec les autres, et, le cas échéant, ne pas se laisser marcher sur les pieds.

Des individus plus sujets au burn-out

Paradoxalement, les personnes diagnostiquées surdouées sont souvent les dernières à reconnaître qu’elles le sont. Perfectionnistes à l’excès, elles ont l’impression de toujours pouvoir faire mieux. Ce sentiment s’explique souvent par le fait de réussir « trop facilement », sans avoir à travailler, et remonte la plupart du temps à des facilités scolaires évidentes. Une fois en entreprise, ce sentiment d’imposture pousse alors les individus à travailler toujours plus, les exposant à un plus grand risque de burn-out.

Mathilde, diagnostiquée HPI enfant, en a fait les frais lorsqu’elle a décroché son premier CDI. « *À l’époque, je travaillais pour une start-up qui faisait des MOOC. Je me mettais une pression phénoménale pour donner du sens à ce que je faisais, je me disais qu’il fallait que je parvienne à révolutionner le monde de la formation en ligne, je proposais plein de projets, je voulais mettre en place des podcasts, refaire une charte vidéo, etc. En tant que HPI, on se met une pression de dingue, donc si en plus ça se double d’un manque de confiance en soi, comme c’était mon cas, le cocktail peut être explosif. »

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