Phobie scolaire : Quand l’école devient souffrance

Selon les études, entre 1 et 3% des enfants et adolescents seraient atteints de phobie scolaire, ou plus largement de troubles anxieux scolaires. Si ce phénomène longtemps occulté commence à être reconnu, il continue encore de charrier derrière lui son lot de préjugés.

On a facilement peur de ce que l’on connaît mal, de ce qui nous semble non maîtrisable : dans une sincère tentative de se rassurer, certains adultes, enseignants, parents, professionnels de soin, assimilent parfois la phobie scolaire à un caprice que l’enfant pourrait surmonter moyennant un effort.
Or, si l’on met de côté la froideur des chiffres, la phobie scolaire, c’est Emma, qui chaque veille d’école s’endort dans les larmes, et ne trouve parfois le sommeil qu’au petit matin. C’est Théo, atteint de crises de vomissements chaque matin avant de se rendre en cours. C’est Julie, qui se scarifie régulièrement, ne trouvant de répit que pendant les grandes vacances. C’est Mathis, qui souffre de douloureuses migraines ne se déclarant qu’en milieu scolaire. Et c’est même Clara, qui a tenté de mettre fin à ses jours…
La phobie scolaire, pour un enfant ou un adolescent, est une situation dans laquelle l’école devient une source de souffrance qui dépasse ses ressources. Cela se traduit par une difficulté majeure ou une impossibilité régulières à y aller, à caractère anxieux, avec somatisations fréquentes – y compris dans des cas où l’enfant concerné a sincèrement envie de s’y rendre et fait tous les efforts possibles en ce sens, mais bien souvent ces efforts sont voués à l’échec face à l’ampleur de l’anxiété.
La phobie scolaire est-elle une pathologie en soi, ou est-elle un symptôme ? Ce débat n’est pas tranché, d’autant que les mécanismes à l’oeuvre dans les troubles anxieux scolaires sont très variables d’un enfant à l’autre. De plus, au coeur de la phobie, l’enfant ou l’adolescent est pris dans une telle tempête émotionnelle, qu’il est la plupart du temps incapable d’exprimer son vécu et ses sensations. Ce n’est bien souvent qu’avec le temps et un certain recul, que l’on parvient à démêler l’écheveau des causes. Car si la phobie scolaire est souvent causée par la conjonction de deux ou trois facteurs différents, l’étendue des facteurs possibles donne une idée de la variété des phobies scolaires. Peuvent en effet être à l’oeuvre :
  •  Des situations de harcèlement
  •  Des troubles des apprentissages (dyslexie, trouble de l’attention…) mal repérés ou mal « gérés »
  •  Chez les enfants à haut potentiel, un ennui massif
  •  Une estime de soi très dégradée, une anxiété de performance scolaire massive ; voire un trouble anxieux généralisé, ou un état dépressif mal repéré
  •  Une phobie sociale
  •  Une anxiété de séparation, en particulier si elle est réactivée par un événement familial douloureux (maladie, deuil…)
  •  Des troubles du spectre autistique (même légers), induisant fréquemment une surcharge sensorielle et une difficulté dans les relations avec les autres
  •  Des troubles psychologiques plus importants, liés à la construction même de la personnalité
Quelle que soit la cause à l’œuvre, on repère généralement dans la phobie scolaire des mécanismes neurologiques qui se rapprochent du stress post-traumatique : le cerveau devient noyé de manière quasi-chronique sous les hormones de stress. C’est pourquoi une phobie scolaire peut facilement « s’étendre », et se muer en dépression (faisant que l’enfant perd le goût de vivre, indépendamment même du contexte scolaire), si elle n’est pas solidement prise en charge.
Si la phobie scolaire suscite tant de réactions dans la société, que ce soit la curiosité, l’incrédulité, l’incompréhension, la tristesse, ou le besoin de se rassurer, c’est aussi parce qu’elle vient déstabiliser, bousculer voire entamer profondément certaines de nos certitudes ou croyances structurantes.
Tout d’abord, elle nous rappelle qu’enfance ne rime pas forcément avec joie et innocence ; qu’un enfant, comme un adulte, peut vivre un burnout ou une dépression, sans d’ailleurs que ce soit forcément facilement visible (les signes n’étant pas les mêmes chez les enfants et à l’âge adulte) ; et que comme un adulte, un enfant ou un adolescent peut parfois avoir besoin d’un « arrêt de travail », ou plutôt d’un « arrêt scolaire ».
Ensuite, la phobie scolaire nous oblige à composer avec cette croyance solidement ancrée, selon laquelle « l’école est obligatoire », forcément structurante, forcément bénéfique. Elle vient interroger le modèle séculaire de l’instruction tel qu’il s’est constitué dans nos sociétés ; et nous démontre que parfois l’enfant ou l’adolescent a besoin d’une rupture (ponctuelle ou longue) avec le système scolaire pour… continuer d’apprendre : soit en poursuivant son instruction à domicile ou à distance, soit en se consacrant à un parcours de soins nécessaire pour retrouver le goût d’investir le monde qui l’entoure et la connaissance.
Pourtant, au sein de ce tableau déconcertant, il existe de nombreux signes d’espoir. La phobie scolaire, comme toute situation de crise, porte en germe les bases d’une meilleure connaissance de soi et de ses besoins, d’une réinvention des codes de son existence, et donc d’un développement nouveau fondé sur le paradigme de la créativité, et d’une adaptation différente et plus fructueuse.
Si les professionnels de la psychologie conseillent aux collégiens atteints de phobie scolaire de prendre leur temps, et de ne pas retourner à l’école tant qu’ils ne se sentent pas vraiment prêts, c’est pour une raison simple : en phase aiguë de phobie scolaire, la priorité est d’abord de réduire les troubles anxieux, et pour cela de déconstruire l’enjeu et la pression ressentis par les enfants concernés. Ensuite, seulement, on pourra travailler aux « petits pas » qui permettent à l’enfant de repousser ses limites… mais cette fois avec la confiance en ses propres ressources, et la dédramatisation de « l’échec ».
Cela ne concerne au demeurant pas que les enfants : du côté des parents, les sentiments de culpabilité et d’impuissance éprouvés face à la phobie de son enfant, pour sains et naturels qu’ils soient, peuvent mener dans une spirale négative qui alimente la phobie. Même si ce n’est pas simple à faire, côté parental, le travail à l’acceptation de la situation et du manque de contrôle qu’on a sur elle, peut avoir par ricochet des effets positifs.
S’il n’existe pas de « prise en charge miracle » pour la phobie scolaire, il est certain que l’accompagnement est essentiel pour aller vers une évolution de la situation. Qui dit phobie, dit que l’enfant – quel qu’en soit le mécanisme – est ou a été en souffrance, et qu’il a par conséquent besoin d’un thérapeute, professionnel de santé, qui lui permette de retrouver le chemin de ses ressources. Il a également besoin de sentir que tout son environnement, sa famille, les adultes de son établissement scolaire, et les personnes qui l’accompagnent dans son parcours de soin, collaborent pour l’aider à se sentir mieux.
Enfin, en situation de phobie scolaire, il est fructueux de ne pas penser seulement à l’enfant ou à l’adolescent tel qu’il est aujourd’hui, mais à l’adulte qu’il sera : si l’on cherche un peu, on constate que beaucoup d’adolescents finissent par vivre des trajectoires personnelles et professionnelles tout à fait épanouissantes, malgré leur phobie scolaire, et que leur difficulté d’adaptation à l’école n’était pas une difficulté d’adaptation à la vie !
Mathis est devenu journaliste, et adore son métier. Théo est aujourd’hui un professeur de plongée à la compétence reconnue. Julie quant à elle est devenue éducatrice, et sa phobie n’est plus qu’un mauvais souvenir…
L’individu possède de multiples ressources, de multiples potentiels. De tous temps, et de manière accrue dans notre société de l’information, qui met de nombreuses connaissances plus aisément à disposition de qui veut s’en saisir, les compétences et les aptitudes ne se réduisent pas aux compétences scolaires. L’enfant aujourd’hui en souffrance à l’école, ne sera pas toujours un enfant, et pourra être demain un adulte épanoui dans sa vie et dans son métier… si d’autres adultes ont su l’accompagner sur ce chemin.

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