Bienvenue chez les zèbres : l’étonnant quotidien d’une famille de surdoués

Philippe Lesaffre

Le Zéphyr a rencontré Sonia et Jérôme, un couple dont la fille a été diagnostiquée “haut potentiel intellectuel”. Comme son père. Leur quotidien est loin d’être un fleuve tranquille.

Jérôme l’explique d’emblée : « C’est un peu gênant ! Pour le quidam, les médias, nos familles parfois, nous ne sommes que des génies, des enfants qui passent le bac à 14 ans, qui lisent le dico. Oui, nous avons des connexions neuronales puissantes, avec une mémoire folle, une capacité d’analyse hors normes. Mais j’en ai assez de tous ces reportages qui desservent la « cause » des hauts potentiels intellectuels (HPI), car ils ne reflètent pas la réalité. On nous présente toujours, regrette-t-il, de la même manière, comme des personnes étudiant dans des établissements élitistes. » Embêtant, car les médias démontrent ainsi que les HPI n’existent que dans les classes sociales aisées, qu’ils n’ont ni problème, ni besoin d’aides. Or, « la réalité est plus nuancée, plus empreinte de chemins tortueux », glisse-t-il.

D’abord, le seul lieu où Jérôme se sent à l’aise, c’est au sein de son foyer… A son domicile, entouré de sa famille, il n’a pas à se masquer. « A l’extérieur, en revanche, vous rencontrez la plupart du temps un sous-moi. » Le terme surprend. « Je vous donne un exemple : une soirée entre amis… classique… Discussion sur tel ou tel sujet, peu importe. Un convive donne son avis en l’étayant d’un raisonnement basé sur une information incomplète… Avant, je me mêlais à cette conversation pour rectifier l’erreur… Au mieux, je passais pour un ordinateur qui n’aime que les faits ou un puits de sciences. Au pire, on me qualifiait d’être pédant se permettant de recadrer les autres et ne cherchant qu’à montrer sa supériorité intellectuelle. » Du coup, Jérôme dit s’être adapté : « Je ne participe plus ou peu aux conversations, et laisse passer les raisonnements erronés. Je reste dans mon coin, faisant semblant de participer du bout des lèvres… Est-ce normal ? Non je ne crois pas… » Sa femme Sonia confirme : « En principe, il n’étale pas ses connaissances. Or, avec moi, il peut échanger son avis sans craindre de paraître arrogant. »

« J’amène la normalité »

Assistante sociale, elle n’est pas une HPI, et avoue n’avoir rien décelé quand elle a rencontré son futur époux. Et pour cause… « Depuis, son enfance, il a été habitué à se camoufler pour ne pas agacer les autres. » Rapidement, Sonia s’est rendu compte de sa capacité à retenir toutes sortes d’infos, même celles qui « ne servent à rien ». Cela fait partie de lui. Certes. Mais ce n’est que « la partie émergée de l’iceberg » pour reprendre la formule de Jérôme, qui passe en apparence pour un être dénué d’émotion, froid et distant.

On imagine la difficulté au quotidien. Elle sourit. « Il y a eu des malentendus, des incompréhensions, des quiproquos, des disputes… C’est comme si on parlait des langues différentes. » Et de poursuivre, assurant que leur différence est aussi une force : « Mon mari dit que j’amène la normalité, les codes sociaux, les relations. Je suis le point d’équilibre avec le monde extérieur. Un HPI réfléchit, lui, avec son cerveau, c’est le savoir, la stratégie, la logique, la méthode. Le risque, c’est l’isolement, le repli sur soi, un monde où seul le cerveau domine. » Les deux apprennent néanmoins à mieux se déchiffrer, à tenir compte de leurs particularités respectives. « On fait des choses sans toujours en comprendre réellement le sens… »

Capable du meilleur comme du pire

Jérôme n’a longtemps pas su mettre de mot sur ce qu’il était. Ses parents, issus d’un milieu bourgeois, n’ont jamais remarqué sa différence et ne se sont jamais vraiment interrogés sur ses comportements. Ils ne sauront d’ailleurs jamais que leur enfant a repris ses études après avoir passé quelques années au sein de l’armée, qui lui a détecté « un QI élevé », sans en dire plus. Lui-même s’est même demandé si son père et sa mère étaient ses parents biologiques vu le décalage intellectuel qu’il ressentait.

A l’école, ce garçon pouvait être capable du meilleur, comme du pire. Le jeune homme a bien saisi que quelque chose clochait, sans déchiffrer quoi que ce soit. « Il se trouvait bizarre, n’avait pas d’ami et n’en cherchait pas. » On l’a envoyé en pension chez les jésuites à partir de la 4e, et il s’est réfugié dans les livres, a dévoré les grands classiques. Il s’est également construit grâce à son grand-père paternel. Bienveillant, cet auteur acceptait qu’il vienne dans son bureau bouquiner et lui donnait l’exclusivité de ses écrits. « Récemment, nous avons compris, souffle Sonia, que ce Monsieur était sans doute aussi HPI… »

De père en fille

Une histoire de famille… qui se transmet presque de génération en génération. Car Jérôme a détecté ce qu’il est – à savoir HPI à tendance sociopathe (« Pas tueur, juste dénué de sentiments et ne maîtrisant pas les codes sociaux« , ironise-t-il) – quand le diagnostic est tombé… pour sa propre fille (qu’on appellera Pauline, un prénom d’emprunt) : on a établi chez elle les caractéristiques d’un haut potentiel intellectuel, cette fois avec des traits autistiques. On parle également de zèbre, un terme utilisé par la psychothérapeute Jeanne Siaud-Facchin, qui entend prouver que tous les HPI n’ont pas les mêmes rayures, que tout dépend de l’environnement familial ou social.

Si le père n’a “rien vu d’anormal”, la mère s’est vite rendue compte que Pauline était différente. Sonia parle d’un enfant qui, à 2 ans, parle déjà et s’exprime avec beaucoup de vocabulaire, d’humour, de répartie. Pauline progresse à vitesse grand V, parvient à marcher sans le passage du quatre pattes. Curieuse, elle pose sans cesse des questions d’adulte. Pourquoi vote-on ? C’est quoi un syndicat ? A quoi sert une assurance ? Ses interrogations surprennent. Et il faut prendre le temps de lui répondre, dans le but de la satisfaire et qu’elle s’endorme, apaisée.

Cataclysme émotionnel

Mais elle n’est pas juste une gamine surdouée. A l’instar de son père, elle a du mal avec certains bruits qui l’agressent, comme les claquements de porte. Sa mère : « Imaginez que vos yeux sont comme des microscopes où vous voyez tous les détails, que vos oreilles entendent tous les bruits, que vous ressentez les odeurs de façon agressive, que vous ressentez en permanence sur votre corps comme des chatouillis, des frottements… c’est le quotidien d’une personne zèbre. Notre fille est, en permanence, assaillie par ces sensations. »

La moindre broutille peut déclencher un cataclysme émotionnel. La petite gère assez mal les situations inconnues, certaines peuvent la mettre dans un état de sidération. Ces “tempêtes”, comme dit Sonia, se traduisent souvent de la même façon : en fin de journée, elle se réfugie dans sa chambre et pleure en silence. Ses parents imaginent qu’elle joue. Mais le ton monte, elle vocifère, jette des objets contre le mur. « On ne peut alors l’approcher, il faut attendre qu’elle vienne à nous. »

Épuisée, elle n’arrive pas à isoler l’élément déclencheur de la crise. « Patiemment, délicatement, je l’aide alors à refaire le film de la journée. Chaque minute est passée au crible, pour essayer de retrouver l’événement qui a mis le feu aux poudres… » Et cela peut être n’importe quoi, selon sa mère : « Un jour, sur un cheval d’un carrousel, à côté d’une fillette de son âge qui gesticulait, je l’ai vue se raidir et chercher mon regard à chaque tour. A la fin du tour, elle m’a dit : « Elle m’a gâché mon plaisir, elle me parlait alors que je ne la connais pas, elle voulait aller sur mon cheval. » »

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